Clinton (Hillary Rodham-)

Dis-moi comment tu te fais élire, je te dirai quelle politique tu fais...

Serge Halimi - "Ce pays où M. Sharon n'a que des amis" - Manière de voir N°77 - oct. 2004

À New York, où résident plus du tiers des 6 millions de juifs américains*, chacun prend ses distances avec ce qui est arabe ou musulman. Élue Sénatrice de l'État en novembre 2000, Mme Hillary Clinton a vite compris de quoi il retournait. En 1998, elle avait exprimé son soutien à l'idée d'un État palestinien. Pis, l'année suivante, elle avait commis la terrible imprudence de se laisser embrasser par Mme Souha Arafat. Déjà inconvenante de la part d'une First Lady, une telle étreinte devenait carrément suicidaire pour quiconque avait des ambitions électorales. Car, comme l'explique M. Sidney Blumenthal, ancien conseiller politique du président Clinton, « un candidat démocrate doit obtenir deux tiers du vote juif de New York pour l'emporter dans l'État (1) ».

Autant dire que, en quelques semaines, Mme Clinton réajusta courageusement quelques-unes de ses positions antérieures.
D'abord, elle se découvrit favorable au transfert de l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. Était-ce si urgent ? Cette préconisation, véritable serpent de mer de la politique américaine, avait déjà valu à M. James Carter de perdre les primaires de New York contre le sénateur Édouard Kennedy, partisan de ce déménagement. C'était en... 1980. Plus récemment, les candidats Ronald Reagan et William Clinton avaient réclamé à leur tour ce transfert, avant de terminer deux mandats chacun à la Maison-Blanche sans que l'ambassade eut bougé d'un centimètre.

Restait l'offense redoutable d'avoir été embrassée par Mme Arafat. Hillary Clinton y consacre un passage des très indigestes Mémoires qu'elle a publiés en 2003 contre une avance de 8 millions de dollars : « Quand je la rejoignis sur le podium, Mme Arafat me donna l'accolade, conformément à la tradition. Si j'avais eu connaissance des mots détestables qu'elle venait de prononcer je les aurais dénoncés sur-le-champ. (...) Mon état-major de campagne réussit à réparer les dégâts (2) ».

D'autres dégâts suivraient quand on apprit que la candidate démocrate avait accepté la contribution financière de la Muslim American Alliance. L'argent impur fut retourné séance tenante. Et Mme Clinton se confondit en excuse pour ne pas avoir été plus vigilante.

Difficile d'imaginer circonspection semblable quand il s'agit des partisans les plus sulfureux de M. Ariel Sharon. Que des dirigeants fondamentalistes protestants, proche du Parti Républicain, décrivent l'islam comme « diabolique et tordu », son prophète comme « un fanatique aux yeux écarquillés », voire « un pédophile possédé par le démon », que certains de ces fondamentalistes aient approuvés les attentats - « terroristes » ? - contre des médecins pratiquant l'avortement (sept morts depuis 1993), qu'ils encouragent les discriminations contre les homosexuels, voire rêvent d'un second avènement du Messie, prélude à la conversion ou à l'extermination des Juifs, tout cela gêne à peine M. Abraham Foxman, directeur général de l'Anti-Defamation League.

Il explique : « les juifs américains ne doivent pas s'excuser quand ils s'attachent à conforter le soutien de la droite chrétienne a Israël. Israël assiégé en a besoin. Et ce soutien est à la fois énorme, constant et inconditionnel (3) ».

Au nom de la « clarté morale » qu'impose la lutte contre le terrorisme, il est désormais quasi interdit à un officiel américain, fût-il président des États-Unis, de réclamer quelques concessions que ce soit au gouvernement israélien.
Quand M. Bush a avancé d'un millimètre dans cette direction, le directeur éditorial du Wall Street Journal, les intellectuels néoconservateurs William Kristol et Robert Kagan, l'ancien premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou (aussi omniprésent à la télévision américaine qu'un présentateur de la météo) et le sénateur démocrate Joseph Lieberman ** lui reprochèrent aussitôt une perte de « clarté morale ».
Faucon dans une administration de faucons dont le chef a qualifié M. Ariel Sharon d'«homme de paix», M. Paul Wolfowitz a même réussi, en 2002, à se faire huer à Washington par une foule pro-israélienne. À la tribune, où s'étaient succédé M. Guiliani, Mme Clinton, M. Richard Gephardt, dirigeant démocrate à la Chambre des représentants,et M. John Sweeney, président de l'AFL-CIO, il avait eu l'invraisemblable toupet d'évoquer la nécessité d'un État pour les « Palestiniens innocents qui souffrent et qui meurent aussi (4) ».
(...)

* ils représentent environ 4% du total des électeurs, et se situent principalement dans des Etats réputés acquis aux "Démocrates", comme New-York, la Californie et le Massachussets.

(1) Sidney Blumenthal "The Clinton Wars" - Ferrar, Strauss and Giroux, N-Y 2003, p. 682
(2)Hillary Rodham-Clionton, "Mon histoire", Fayard 2003, p. 617 Le récit par l'auteure des négociations de Camp David de juin 2000 - janvier 2001 est un décalque total des thèses israéliennes
(3) Abraham Foxman, "Why Evangelical support for Israël is a good thing" - JTA.org, 16 juillet 2002
(4) Lire David Corn, "Searching for 'moral clarity'", The Nation, 23 avril 2002

** Al Gore avait choisi Joe Lieberman comme candidat à la vice-présidence lors de l'élection présidentielle de 2000, laquelle fut remportée par le "Républicain" G.W. Bush avec 543.895 suffrages de moins que son adversaire "Démocrate"

(LDL)

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