Etats-Unis

Le lien "organique" USA-Israël : le problème du chien et de la queue

Ilan Halevi - Revue d'Etudes Palestiniennes - N°101 - automne 2006 - pp.102 et ss.

Le lien « organique » entre les États-Unis et Israël suscite une controverse autour de la question de savoir qui exerce une influence déterminante au sein du couple : qui du « chien » ou de sa « queue » fait bouger l’autre… Voici l'avis de Ilan Halevi (automne 2006)

Cette vieille controverse, qui agite depuis plusieurs années le mouvement anti-guerre aux États-Unis, mais pas seulement aux États-Unis, oscille entre deux visions diamétralement opposées qui ont tendance à s'exprimer avec un dogmatisme égal.

D'une part, il y a ceux, comme Noam Chomsky, qui affirment que c'est le chien, c'est-à-dire l'impérialisme américain, mû par ses propres intérêts hégémoniques, qui agite la queue israélienne; d'autre part il y a ceux qui prétendent qu'Israël n'est pas la queue, mais tout à la fois la tête et le coeur du chien. Les premiers ont tendance à sous-estimer la dimension israélienne, et le substrat idéologico-théologique de l'alliance entre les deux ; les seconds ont tendance à sous-estimer, voire à occulter, les motivations impériales propres des dirigeants américains.

Les premiers manifestent une méfiance certaine à l'égard des seconds, qu’ils soupçonnent d'alimenter une dérive vers l'antisémitisme : leur théorie du complot évoque un peu trop les délires des « Protocoles des Sages de Sion », et l'idée que « les juifs » dominent la politique américaine leur apparaît comme un dangereux dérapage.

Les seconds accusent leurs adversaires de complaisance à l'égard du sionisme et d'Israël, réduit au rôle d'instrument, voire de victime de la politique américaine. Exemplaire à cet égard est le film de Michael Moore, Fahrenheit 9/11, qui fait une impasse absolue sur la dimension israélienne de l'invasion de l'Irak, réduit à une sanglante opération commerciale au service d'intérêts pétroliers privés.

L'étude publiée il y a quelques mois par Stéphen Walt, de l'université de Harvard, et John Mearsheimer, de l'université de Chicago, sur le rôle et le fonctionnement du lobby israélien aux États-Unis [1], et comment ce dernier a manipulé le corps politique et l'opinion américaine pour pousser la Maison-Blanche à envahir l'Irak, qui a provoqué un scandale politico-académique outre-Atlantique, vient apporter de l'eau au moulin des tenants de la deuxième thèse.

Les révélations de Seymour Hersh, par contre, dans le New York Times, à propos des encouragements américains à l'agression israélienne contre le Liban, et même des suggestions et incitations à attaquer la Syrie et l'Iran, tendraient-elle à conforter les défenseurs de la première.

L'ennui, bien sûr, c'est que les deux aspects ne se contredisent pas, mais se complètent. Il arrive parfois que des contradictions émergent, pour l'essentiel tactiques, entre Washington et Tel-Aviv : une vente d'armes israéliennes à la Chine, une affaire d'espionnage aux États-Unis, des pressions diplomatiques ici, une divergence de détail là. Il n'en reste pas moins que nous sommes en présence d'une relation qualitativement unique dans les relations internationales, d'une symbiose exceptionnelle qui repose sur plusieurs éléments convergents et cumulatifs.

Il y a, c'est vrai, la puissance du lobby pro-israélien, sa capacité de mobilisation, le chantage et la censure qu'il exerce sur le monde politique et universitaire, sa capacité à s'attacher et à s'acheter les parlementaires et les universitaires, et le soutien organique dont il jouit de la part d'une communauté influente systématiquement alignée sur les positions de la droite extrême en Israël.

La chasse aux sorcières déclenchées contre les auteurs du rapport cité plus haut; les rétractations, invectives et menaces proférées contre eux en sont justement une éclatante illustration.

Mais cette puissance repose sur une double alliance : d'une part la communauté d'intérêts et de vision avec la droite belliciste et interventionniste, dite néoconservatrice parce que ses principaux protagonistes (dont un certain nombre ont personnellement dirigé les institutions dudit lobby, en particulier le fameux AIPAC) sont des transfuges du camp démocrate ; d'autre part l'alliance idéologique forgée depuis des décennies avec la droite fondamentaliste, les évangélistes et autres «Reborn Christians », parmi lesquels le président des États-Unis [2] lui-même.

Pat Robertson, le prédicateur raciste qui appelle au meurtre d’Hugo Chavez et fait l'éloge de d’Ehoud Olmert, ratisse plus large que Wolfowitz dans l'Amérique profonde.

Le discours et la construction idéologique à propos de la lutte contre le « terrorisme », et la guerre contre l'islam qui se déroule sous cette bannière depuis le 11 septembre 2001 cristallise tous ces éléments. La déclaration de Bush selon laquelle la guerre contre le terrorisme est semblable à la guerre froide, qui pose le cadre conceptuel de cette alliance renouvelée, confère aux intérêts stratégiques et à la philosophie sécuritaire des dirigeants israéliens un rôle central, et pas marginal, dans le grand dessein de l'empire.

La récente directive idéologique émanant des cénacles qui forgent le discours officiel américain, stipulant qu'il faut considérer toute forme d'anti-américanisme comme une forme d'antisémitisme, explique une claire volonté d'osmose qui dépasse la simple instrumentalisation de l'un par l'autre, ou l'inverse.

Écrivant à ce propos, Uri Avnery évoque le schéma historique commun sur lequel reposent les deux nations : colonisation de peuplement, purification ethnique, expansionnisme militaire, et le commun refoulement de la culpabilité collective par rapport à ce péché originel, générateur de bonne conscience et d'agressivité. Ajoutons à ce tableau comparatif la déportation esclavagiste des Africains et la ségrégation raciste contre leurs descendants, dont la transplantation des juifs dits « orientaux » en Israël, et leur discrimination au sein de la société israélienne représente une version édulcorée.

Réflexion faite, la métaphore du chien et de la queue, si séduisante, est peut-être trop mécanique pour exprimer cette relation organique, inscrite dans de multiples rapports d'interdépendance mutuelle en dépit de la disparité des quantités et du déséquilibre de la puissance matérielle de part et d'autre. Ce qui demeure, en deçà et au-delà de toute passion idéologique et apologétique pour les uns ou pour les autres c'est l'évidence et la virulence de la symbiose.

[1] Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaines - Ed. a Découverte 2007
[2] il s'agit de George W. Bush

(LDL)

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