Antisémitisme

Antisémites et sionistes : au minimum une convergence d'intérêts.

Marcel Liebman (La Revue Nouvelle - Avril 1973) - "Figures de l'antisémitisme" - Ed. Aden 2009 - p. 175 et ss.

Le caractère foncièrement occidental de l'entreprise sioniste (dans ses origines, dans son fondement et dans ses alliances) fait finalement d'Israël une enclave étrangère au monde qui l'entoure et aboutit à des tensions de tous ordres.

Certes de la population d'origine occidentale est minoritaire en Israël, en comparaison de l'élément « sabra » (né en Palestine ou en Israël) et de l'élément juif oriental. Mais on sait à quel point ce dernier, malgré son poids numérique, est minorisé et souvent discriminé dans un État dont toutes les valeurs, les options et les orientations sont occidentales. Elles sont nombreuses les déclarations israéliennes attirant l'attention sur le danger de « levantisation » que courrait une population dont le malheur est précisément d'être installé au Levant.

S'adressant à des sionistes américains, [Moshe] Dayan, avec la franchise brutale et presque sympathique qui est souvent la sienne, disait à ce propos : « l'intégration, quelle qu'elle soit, est difficile parce que nous sommes un État juif dans une région arabe, dans le Moyen-Orient. Or nous n'appartenons pas à cette région arabe. Nous nous sentons plus proches des Juifs de Miami que des Arabes d'Amman, qui vivent à 100 miles d'ici. Nous sommes des Européens, nous sommes des occidentaux. Nous ne sommes pas du même bord que. Nous voulons vivre en paix avec eux, c'est tout. Notre technologie n'est pas la leur ; notre foi n'est pas la leur ; notre langue n'est pas la leur. Nos concepts, notre idéologie ne sont pas les leurs. »

En octobre 1972, le journal israélien Haaretz, d'autre part, se faisait l'écho de critiques formulées par quelques universitaires qui se plaignaient des conceptions d'ensemble de l'enseignement en Israël. L'un d'eux affirmait qu'« un étudiant du cycle supérieur ne connaît pas la différence entre un Tcherkesse et un Druze et ignore tout de l'histoire et de la géographie des pays qui l'entourent » parce que les cours sont centrées sur des phénomènes judéo-européens.

Logiquement alliée à l'impérialisme, l'entreprise sioniste s'est également liée à des forces non moins réactionnaires : celle du conservatisme européen, antisocialistes et quelquefois antisémites. Cette collusion entre les sionistes et la droite remonte aux origines mêmes du sionisme moderne. Citons encore Théodore Hertzl. S'adressant aux dirigeants tsaristes dont il sollicitait le soutien, il leur fit valoir que si « l'établissement de juifs a lieu en Palestine, les éléments radicaux seront obligés de se joindre au mouvement ». Par contre, ajoutait-il, « tout ce qui sera perdu pour le sionisme [...] Deviendra un gain net pour les révolutionnaires ». On tint un même langage à l'empereur Guillaume II qui y parut sensible et observa que « l'idée sioniste et à suivre car il ne faut pas manquer cette occasion d'affaiblir la puissance juive tout en portant un coup sérieux à la subversion socialiste ». Certes, le mouvement sioniste et aussi son aile gauche, dont le principal représentant fut B. Borokhov lui-même, qui offrait aux palestiniens la perspective suivante : « les autochtones de la Palestine s'assimileront du point de vue économique et culturel à ceux qui introduiront l'ordre aux pays. »

La liaison du sionisme avec les forces antisémites européennes n'est surprenante qu'à première vue. En réalité, elle procède d'une logique qui paraît évidente à Herzl lui-même. Convaincu, comme le sont tous les sionistes conséquents, que l'antisémitisme est inévitable, il souhaita que « d'honnêtes antisémites [soient] associés à l'oeuvre [sioniste] pour y exercer en quelque sorte à un contrôle populaire, tout en conservant leur entière liberté, précieuse pour nous ». Et Herzl d'entreprendre concrètement la conversion au projet d'un État juif l'un des antisémites les plus notoires, sinon les plus honnêtes, de son temps, le ministre tsariste Plehve, responsable en 1903 des sanglants pogroms de Kichinev.. Un témoin de la négociation rapporta à son propos que « Plehve [...] de tout son coeur [...] soutiendra un mouvement qui se propose de faire émigrer les Juifs sans esprit de retour. »

Il y a là bien plus qu'une circonstance fortuite. Quel est en effet le langage classique de l'antisémitisme ? L'élément juif et inassimilable : constituant dans les nations où il s'est introduit un corps étranger, il doit être isolé et si possible évacué. Ou, plus lapidairement : « les Juifs dans leur pays ».

Les sionistes ne disent rien d'autre ; il trouve là un égal intérêt - mieux : une raison d'être - dans l'émigration des Juifs quittant leur pays d'« adoption » pour la patrie en voie d'établissement, de consolidation ou d'expansion. Et de fait, ce sont les poussées de violence antijuive (pogroms russes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe , génocide hitlérien des années 1930 et 1940) qui ont donné à la colonisation sioniste l'indispensable impulsion. De manière générale, tout sentiment de précarité et d'incertitude qu'éprouvent les Juifs profite à Israël qui y trouve un adjuvant est un semblant de justification. Toute explosion d'antisémitisme suscite dans le sionisme une réaction du type : « nous vous l'avions bien dit, la haine envers les juifs et irréductibles ; notre seule ressource est le départ pour Israël ».

Le journal israélien Haolam Haze, dans son numéro du 20 avril 1966, a d'ailleurs révélé que l'émigration, en 1950 et 1951, des Juifs irakiens vers Israël avaient été favorisée par des attentats antijuifs perpétrés à Bagdad par des commandos d'agents... israéliens *. Le cas est extrême, mais révélateur.

Rien ne sert autant la cause sioniste que l'antisémitisme et l'insécurité juive ; rien de l'affaiblit autant que le développement d'un climat de paix et d'apaisement international et intercommunautaire.
[...]
C'est un observateur israélien, Marc Hillel, aux idées sionistes parfaitement conformistes, qui écrivit il y a quelques années un livre à bien des égards équivoque mais au titre révélateur : Israël en danger de paix.

* Souligné par nous.
(LDL)

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