Balfour (déclaration)

2 novembre 1917, le conflit se noue

Alain Gresh - Nouvelles d'Orient

Le 2 novembre 1917, le gouvernement britannique adoptait la déclaration Balfour, un texte qui est à lâorigine du conflit palestinien. Pour en comprendre les enjeux, voici un extrait du chapitre 2 de Israël-Palestine, vérités sur un conflit (Fayard, 2001 et 2007).

Le conflit se noue (1917-1939)

Un monde sâeffondre. La première guerre mondiale entre dans sa dernière année. Des empires séculaires, celui des Ottomans â le turc â, lâempire austro-hongrois, nây survivront pas. La Russie tsariste est déjà morte et les bolcheviks sâapprêtent à prendre le Palais dâhiver et à instaurer un régime dont la durée de vie coïncidera avec ce que les livres dâhistoire désignent comme le XXe siècle. Nous sommes le 2 novembre 1917 et lord Arthur James Balfour, ministre du puissant empire britannique, met la dernière touche à sa lettre. Hésite-t-il un instant à y apposer son paraphe ? Est-il saisi dâune sombre prémonition ? Sans doute pas, car le texte, plus connu sous le nom de « déclaration Balfour », a été longuement débattu par le gouvernement de Sa Majesté. Celui-ci déclare quâil « envisage favorablement lâétablissement en Palestine dâun foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif ».

La déclaration qui, dans une première version, évoquait « la race juive », précise que, pour la réalisation de cet objectif, « rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les juifs jouissent dans tout autre pays ». Comment créer un foyer national juif sans affecter les populations locales arabes ? Cette contradiction, la Grande-Bretagne ne pourra jamais la résoudre et elle sera à lâorigine du plus long conflit quâait connu le monde contemporain.

La lettre de Balfour est adressée à lord Walter Rothschild, un des représentants du judaïsme britannique, proche des sionistes. (...)
La déclaration Balfour répond à plusieurs préoccupations du gouvernement de Londres. Alors que la guerre sâintensifie sur le continent, il sâagit de se gagner la sympathie des juifs du monde entier, perçus comme disposant dâun pouvoir considérable, souvent occulte. Cette vision, ironie de lâhistoire, nâest pas éloignée de celle des pires antisémites qui détectent, partout, « la main des juifs ». Le premier ministre britannique de lâépoque évoque dans ses Mémoires la puissance de « la race juive », guidée par ses seuls intérêts financiers, tandis que Lord Balfour lui-même avait été le promoteur, en 1905, dâun projet de loi sur la limitation de lâimmigration en Grande-Bretagne, qui visait avant tout les juifs de Russie.
Mark Sykes, un des négociateurs des accords qui partagèrent le Proche-Orient en 1916, écrivait à un dirigeant arabe : « Croyez-moi, car je suis sincère lorsque je vous dis que cette race [les juifs], vile et faible, est hégémonique dans le monde entier et quâon ne peut la vaincre. Des juifs siègent dans chaque gouvernement, dans chaque banque, dans chaque entreprise. »

La déclaration Balfour sâadresse particulièrement aux juifs américains, soupçonnés de sympathie pour lâempire austro-hongrois, et aux juifs de Russie, influencés par les organisations révolutionnaires qui ont renversé le tsar au printemps 1917. Nombreux sont favorables à ce que la Russie signe une paix séparée. Londres espère éviter ce « lâchage ». Balfour évoque même la mission qui serait confiée aux juifs en Palestine : faire que les juifs du monde se comportent « convenablement » ! Ce calcul échouera puisque, dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917, les insurgés bolcheviks sâemparent du pouvoir à Petrograd et appellent à la paix immédiate.

Mais la Grande-Bretagne, en confortant le mouvement sioniste, vise un objectif plus stratégique, le contrôle du Proche-Orient. Le dépeçage des vaincus est négocié entre Paris, Londres et Moscou, alors même que la victoire nâest pas acquise. En 1916, sont signés entre Paris et Londres, puis ratifiés par le tsar, les accords connus sous le nom de Sykes-Picot (Mark Sykes et Georges Picot sont deux hauts fonctionnaires, lâun britannique lâautre français) qui définissent les lignes de partage et les zones dâinfluence au Proche-Orient. Pour Londres, la Palestine « protège » le flanc est du canal de Suez, ligne vitale entre les Indes, le fleuron de lâempire, et la métropole. Le parrainage accordé au sionisme permet au gouvernement britannique dâobtenir un contrôle total sur la Terre sainte.

Mais les Britanniques ne se sont pas contentés de promesses au mouvement sioniste, ils en ont fait aussi aux dirigeants arabes. Le calife ottoman (il exerce son autorité sur les territoires arabes du Proche-Orient et il est « le commandeur des croyants ») sâest joint en 1914 à lâAllemagne et à lâempire austro-hongrois. Il a même lancé un appel à la guerre sainte contre les infidèles. Pour riposter, Londres suscite une révolte des Arabes contre lâempire ottoman, animée par un dirigeant religieux, le chérif Hussein de La Mecque. En échange, Hussein obtient lâengagement britannique dâappuyer lâindépendance des Arabes. Mais les promesses nâengagent que ceux qui y croient... Comment, en effet, concilier lâindépendance arabe et la création dâun foyer national juif ? La révolte arabe deviendra célèbre dans une version bien déformée forgée par un des agents britanniques qui y jouèrent un rôle capital, Thomas E. Lawrence, dit Lawrence dâArabie. Ce récit, « Les Sept piliers de la sagesse », sera porté au cinéma par David Lean et Peter OâToole dans le rôle de Lawrence.

Le Proche-Orient sera donc partagé entre la France et la Grande-Bretagne. Créée en 1920, la Société des Nations (SDN), lâancêtre des Nations unies, ne regroupe alors que quelques dizaines dâEtats, pour lâessentiel européens. Elle invente le système des « mandats » que la charte de la SDN définit comme suit : « Certaines communautés, qui appartenaient autrefois à lâEmpire ottoman, ont atteint un degré de développement tel que leur existence comme nations indépendantes peut être reconnue provisoirement, à la condition que les conseils et lâaide dâun mandataire guident leur administration jusquâau moment où elles seront capables de se conduire seules. » Ainsi des peuples considérés comme « mineurs », auraient besoin de tuteurs pour accéder, un jour peut-être, à la majoritéâ

Le 24 juillet 1922, la SDN octroie à la Grande-Bretagne le mandat sur la Palestine. Le texte prévoit que la puissance mandataire sera « responsable de la mise à exécution de la déclaration originairement faite le 2 novembre 1917 par le gouvernement britannique et adoptée par [les puissances alliées], en faveur de lâétablissement dâun foyer national pour le peuple juif ». Les fils du chérif Hussein, étroitement contrôlés par Londres, sâinstallent sur les trônes dâIrak et de Transjordanie (pays créé par les Britanniques à lâEst du Jourdain), tandis que les territoires libanais et syrien tombent dans lâescarcelle de la France. LâEgypte, formellement indépendante depuis 1922, reste sous occupation britannique.

Tous les acteurs du drame palestinien sont en place : la puissance dominante, la Grande-Bretagne, qui souhaite maintenir son contrôle sur une région stratégique, riche en pétrole dont le rôle économique et militaire grandit ; le mouvement sioniste, fort de son premier grand succès diplomatique, et qui organise lâimmigration en Palestine ; les Arabes de Palestine, que lâon ne désigne pas encore sous le nom de Palestiniens, et qui commencent à se mobiliser contre la déclaration Balfour ; enfin, les pays arabes, pour la plupart sous influence britannique et qui vont sâimpliquer graduellement dans les affaires palestiniennes.

(LDL)

Les titres et intertitres sont de la rdaction du site