Constructions illégales palestiniennes

La maison de Salim

Kenizé Mourad - "Le parfum de notre terre" - Ed. Robert Laffont 2003 - pp 19 et ss.

Témoignage de Salim Shawamreh, membre d'un comité contre les destructions de maisons palestiniennes :

« - J’habite Kufr Aqab, explique-t-il, un faubourg de Jérusalem séparé de la ville par un barrage militaire. (….)

Les parents de Salim sont des agriculteurs de Oum Shawaf, un village qu'ils ont dû fuir en 1948 lorsqu'il a été donc bombardée par l'armée de la Haganah (1).

« Ma famille a réussi à emporter un peu d'argent et des bijoux et est venue s'installer dans le Vieux Jérusalem. C'est là que je suis né. Je me souviens d'une ville calme, où tout le monde se connaissait dans le quartier, nous jouions dans les rues et chaque vendredi nous allions à la mosquée Al-Aqsa. Mon père avait un café, nous vivions bien. Mais en 1967, lorsque l'armée israélienne a occupé Jérusalem-est, notre café a été confisqué et de nouveaux nous somment devenus des réfugiés. Nous étions alors cinq frères et cinq soeurs, moi j'avais 11 ans. Comme des milliers de gens nous avons dû nous enfuir, car les soldats menacent de détruire les maisons sur nous. Nous sommes alors allés dans le camp de Shufat.

« Il y avait là des centaines de familles, qui comme nous avez fui. On nous a attribué deux petites pièces où nous avons vécu pendant des années. Ma mère pleurait souvent... Vous savez, pour les palestiniens qui ont tout perdu et vivent dans ces conditions, le rêve c'est de quitter ces camps misérables d'avoir un jour une maison, une vie décente. Nous travaillons, nous économisons le moindre sou pour arriver à mettre de côté la somme nécessaire et quand enfin nous parvenons à construire notre maison... Les israéliens de la détruisent !

- Mais pour quelle raison ?
« - Soi-disant parce que nous n'avons pas de permis. Or les permis il ne nous les donnent jamais ! Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé, mais mon cas est un cas parmi des milliers...

« Malgré toutes les difficultés j'ai passé ma jeunesse à étudier car je savais que c'était le seul moyen de m'en sortir. En 1977, j'ai obtenu mon diplôme d'ingénieur dans le bâtiment, et après avoir épousé une cousine palestinienne, elle aussi réfugiée, je suis parti travailler en Arabie Saoudite. Au bout de 10 ans je suis rentré avec ma femme et mes trois enfants. J'avais désormais de l'argent, je voulais une maison pour ma famille. J'ai acheté un morceau de terre dans le village d'Anata, à 3 km de la vieille ville de Jérusalem.

« J'ai fait ma première demande de permis de construire en 1990, et j'ai alors payé 5000 $ à l'administration civile israélienne (2) pour enregistrer ma demande. Au bout d'un an et demi ils m'ont donné une réponse négative, disant que ma terre était en dehors du plan de construction du village. En réalité il n'existe aucun cadastre dans nos villages, c'est resté comme c'était dans le temps des Ottomans mais le gouvernement israélien utilise ce prétexte pour nous empêcher de bâtir. La seule chose qu'ils ont faite s'est tracer des limites autour des villages, à la lisière des maisons, de façon à ne laisser aucune zone constructible. Ainsi, lorsque les gens construisent, les autorités font détruire et disent : c'est normal, il n'avait pas de permis. Aux yeux du monde ils ont fait respecter la loi, en fait ils nous rendent la vie impossible pour nous obliger à quitter le pays.

« Dès que j'ai eu de réponse je me suis rendu à l'administration civile, et je leur ai dit : « je vais construire, je suis obligé de loger ma famille. Vous n'avez qu'à venir détruire si vous voulez. » Ils m'ont répondu : « bon, on va te donner un permis, mais comme le terrain et en dehors du village, fais ta demande comme si c'était une terre agricole, et comme si tu voulais construire une ferme. »

« A nouveau j'ai payé 5000 $, et j'ai attendu un an et demi.
« Ils m'ont dit alors :
- on ne peut pas accorder le permis car ton terrain est trop en pente.
- ce n'est pas un problème, je peux l'aplanir avec un bulldozer !

« Ils ont refusé, alors que tout Jérusalem est construit sur des collines !
Ils m'ont dit :
- faites une autre demande.
« Encore une fois j'ai payé 5000 $. Et à nouveau ils ont refusé :
- ta maison serait trop proche d'une route israélienne.

C'étaient évidemment des prétextes pour ne pas me donner de permis. J'ai fait trois demandes, attendu 4 ans, dépensé 15 000 $, pour rien ! 15 000 $, imaginez un Palestinien d'ici qui gagne 500 $ par mois, comment peut-il payer des sommes pareilles, juste pour un permis ?

« Mes économies fondaient, ma famille s'agrandissait, je ne pouvais plus vivre dans une pièce. Alors en 1994 j'ai décidé de prendre le risque de bâtir ma maison. Tous les palestiniens prennent ce risque, il faut bien avoir un toit. On se dit : j'aurais peut-être de la chance, ils ne peuvent pas tout contrôler, il y a des milliers de maisons bâties sans permis. Peut-être ne viendront-ils que dans un an ou deux et peut-être aurons-nous la paix avant... Comme c'était juste après la signature des accords d'Oslo, je pensais : maintenant que tout s'arrange ils vont peut-être plus être aussi stricts, ils vont pas démolir. Quel innocent j'étais !

« Nous avons vécu dans notre maison pendant quatre ans. De belles années ! Les enfants étaient heureux pour la première fois ils avaient de la place pour étudier et pour jouer. Nous avions même aménagé un jardin planté de fleurs et d'arbres fruitiers, orangers, citronniers, figuiers, oliviers. Tout cela était le résultat de mes 10 années de travail en Arabie Saoudite. Nous en jouissions pleinement.

« Jusqu'au jour du 9 juillet 1998, le pire jour de ma vie !
« J'étais en train de déjeuner avec ma famille lorsque j'ai entendu un grand bruit. Je suis sorti et j'ai vu ma maison entourée de dizaines de soldats. Un inspecteur en civil m'a demandé :
- c'est un maison ?
- oui.
- eh bien, désormais ce n'est plus ta maison. La 15 minutes pour sortir tes affaires.

« J'ai protesté, ils ont commencé à me frapper, puis ils m'ont menotté et m'ont jeté à terre. Paniquée, ma femme s'est enfermée dans la maison avec les six enfants et a appelé nos amis au secours. Alors les soldats ont cassé une fenêtre et lancé des grenades lacrymogènes, puis ils ont défoncé la porte pour sortir ma femme évanouie et les enfants qui hurlaient de terreur.

« Il me tenait au sol, je voyais tout et je ne pouvais rien faire.
« Des voisins sont accourus pour nous aider. Les soldats ont tiré. Il y a eu cinq blessés, un garçon de 15 ans a même perdu un rein. Dès Israéliens du comité contre les démolitions sont venus à la rescousse et se sont mis devant le bulldozer, mais eux aussi ont été arrêtés et frappés.

« Après avoir tout détruit, même les arbres, l'armée est partie en nous laissant une facture de 1500 $ pour payer la destruction de notre maison...

Le lendemain la Croix-Rouge nous a apporté une tente où nous avons vécu avec nos six enfants, à côté des ruines. Nous étions comme anesthésié. Les enfants n'arrêtait pas de pleurer.

« Le comité israélien contre les démolitions et alors venu et nous a encouragés : « il faut résister. Nous allons vous aider à rebâtir au même endroit. » Ils m'ont convaincu, et nous avons commencé ensemble à reconstruire. Nous avons terminé la structure extérieure de la maison le deux août 1998, il y avait seulement les murs et le toit nous ne pouvions encore vivre. Mais nous étions heureux, nous avions même fait une petite fête.

« Une semaine plus tard, le 10 août à 4 heures du matin, nous avons ouvert les yeux pour voir des mitrailleuses pointées sur nous. L'endroit était entouré par des soldats, et à nouveau un bulldozer s'avançait pour tout détruire. Les amis israéliens sont arrivés. Un professeur américain a essayé de s'enchaîner à un balcon, ils l'ont jeté de la terrasse il s'est retrouvé avec trois côtes cassées. Puis ils ont fini d'arracher les arbres qui restaient, ils nous ont même pris la la tente sous prétexte que je n'avais pas demandé de permis pour vivre sous une tente...

« Cette nuit-là, Jeff Halper, le coordinateur de l'organisation, qui depuis est devenu mon ami, a dormi avec nous ainsi que deux autres membres de l'O.N.G.
« Mais pour ma femme c'en était trop. Elle a fait une vraie dépression. Elle ne parlait plus, ne semblait plus rien entendre. Je l'ai envoyé avec les petits dans sa famille en Jordanie. Elle a dû être soignée pendant des mois à l'hôpital, elle n'est toujours pas complètement guérie. Quant aux enfants ils ont longtemps eu peur d'aller de leur chambre à la salle de bain la nuit, ils faisaient pipi dans leur lit; à l'école ils n'arrivaient plus à étudier.

- Cette seconde démolition a fait scandale, reprend Salim. Grâce à Jeff, des journaux en ont parlé. Le bureau de l'administration civile a écrit au journal pour dire que la propriété de la terre faisait problème, que de signatures manquées. Il n'avait jamais évoqué cela avant.

« Pendant trois mois notre avocat a tenté de savoir quelles étaient les signatures manquantes, impossible d'obtenir une réponse. Alors comme Anata est un petit village, j'ai demandé à chacun de signer un document disant qu'il ne contestait pas mon accès à la propriété du terrain, et qu'il ne voyait aucun problème à ce que je bâtisse. J'ai apporté ces 300 signatures à l'avocat.

« Les autorités ont dit : « nous ne connaissons pas ces noms », et ont rejeté le dossier. Il était évident que c'était de la mauvaise foi, il n'y avait désormais plus rien à tenter auprès d'elles.

« Pour la troisième fois Jeff Halper m'a convaincu de rebâtir. Des centaines de volontaires, Israéliens, palestiniens et des volontaires étrangers ont participé. Nous avons terminé le 9 juillet 1999. Nous n’avions fait qu’une structure, nous n'y vivions pas. Personne n'est venu. Aussi au bout de quelques mois j'ai commencé à peindre, à faire des aménagements intérieurs, à mettre l'électricité. J'ai terminé le 3 avril 2001. Nous avons vécu là une nuit. Le 4 avril à 8h du matin les bulldozers sont venus et ont détruit notre demeure pour la troisième fois !

« Les enfants étaient à l'école. Quand ils sont rentrés, d'abord ils n'ont pas compris, il cherchaient la maison. Mais quand ils ont réalisé qu'elle avait été à nouveau détruite, vous auriez dû voir leurs yeux. Le petit de six ans s'est mis à avoir des convulsions. Vous savez pour un enfant c'est encore plus terrible que pour nous. La maison c'est la sécurité, le nid... Si on lui détruit son nid il se sent en danger de mort. »

1) organisation paramilitaire juive créée en 1920 en Palestine.En 1948, elle devint la nouvelle armée israélienne.
2) L'administration civile est en fait une administration militaire chargée de délivrer les permis régissant l'habitat et les déplacements de la population palestinienne, à l'intérieur des territoires occupés
(LDL)

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