Gaza

"Les arabes sont tous les mêmes ! Il faut en finir avec eux ! Il faut tout faire pour leur rendre la vie difficile afin qu'ils partent !"

Charles Enderlin - "Le Grand Aveuglement - Israël et l'irrésistible ascension de l'islam radical" - Ed. Albin Michel 2009 - p. 91

De plus en plus minoritaire au sein du Likoud, Ezer Weizman, le ministre de la défense, finit par réaliser et qui n'a plus aucune influence sur la politique menée par le gouvernement. Il sait que Menahem Begin et Ariel Sharon n'ont aucune intention d'appliquer l'accord de Camp David sur l'autonomie palestinienne et décide de démissionner le 28 mai [1979]. Un geste qu'il explique dans son autobiographie : « Effrayés par le traité de paix qu'ils viennent de conclure [1], Begin et ses partisans ont sapé leur propre réussite par un programme de colonisation provoquant et des réquisitions de terres inutiles, en défiant le monde tout en s'enfermant dans un ghetto mental [2]. »

Menahem Begin assure l'intérim à la tête du ministère de la Défense. Quelques jours après le départ de Weizman, le gouverneur de Gaza est convoqué chez Raphaël Eytan, le chef d'état-major. Yitzhak Segev raconte :

« Il m'a interpellé : "Ezer n'est plus là... Je ne voulais pas que tu ailles à Gaza et je te l'ai dit ! Tu es trop bon pour les Arabes ! Tu vas passer sous mon commandement et exécuter mes ordres."

Je lui ai répondu : "Rafoul, ne fait pas ça ! Mon poste est politique et je ne prends mes ordres que de l'échelon politique !"

Raphaël Eytan : " Je vais te montrer moi !"

Deux semaines plus tard il m'a annoncé qu'il venait à Gaza. Il y avait là-bas une quinzaine d'officiers supérieurs parmi lesquels le général Dan Shomron, le commandant de la région militaire, et Gideon Ezra, le responsable du Shabak [3]. Je l'ai accueilli chaleureusement. Après tout, c'est lui qui m'avait fait entrer dans les paras à l'époque où il commandait cette brigade. J'étais son chef de compagnie favori. J'ai présenté le travail de mon administration dans les différents domaines. L'emploi, la construction,... Il s'est alors levé et m'a interrompu :"Segev ! Cesse de parler de ces progrès et de la réhabilitation des réfugiés et du social ! Les arabes sont tous les mêmes ! À Gaza, à Jénine, à Arabeh ! Il faut en finir avec eux ! Il faut tout faire pour leur rendre la vie difficile afin qu'ils partent ! Ne pas leur donner du travail ! Ne pas veiller à leur santé ! Ne pas réhabiliter les réfugiés !"

Je lui ai répondu : " mon général ! Ce que tu dis est irresponsable, immoral, et ce n'est pas de ton ressort. Envers la population civile, je n'applique que les instructions de l'échelon politique !"

Le soir même, Rafoul a demandé au général Dan Shomron de me limoger.
Celui-ci a refusé, considérant que j'assumais mes fonctions au mieux.

Après cela, j'ai été convoqué chez Menahem Begin à Jérusalem. Le premier ministre m'a annoncé : "le chef d'état-major, un combattant d'Israël comme il n'y en a pas eu depuis Bar Kokhba [4], affirme que vous n'exécutez pas ses ordres. Je tiens à vous dire que je considère cela avec une extrême gravité !".
Je lui ai répondu que Rafoul m'avaient donné des ordres illégaux et immoraux et qu'il n'était pas de sa responsabilité ! Begin s'est alors exclamé : " Mon Dieu ! Mon Dieu !"

Il a appelé le général Poran, son conseiller militaire. On m'a reproché de n'avoir pas suspendu jusqu'à nouvel ordre le passage en Israël des travailleurs palestiniens après l'explosion d'une grenade lancée sur un véhicule israélien à Jebalyah, le camp de réfugiés. Rafoul aurait aussi voulu que je fasse démolir une demi-douzaine de maisons sur les lieux de l'incident. J'avais un curieux sentiment à propos de cette affaire. Un mois plus tard, nous avons découvert que c'était un réserviste israélien, le propriétaire de la voiture, qu'il avait détruit à la grenade afin de percevoir le montant de l'assurance...

(...)

Le général Segev quittera ses fonctions en septembre 1981. La campagne de calomnies lancées contre lui se poursuivra jusqu'à son départ. Il sera faussement accusé d'avoir volé des antiquités, de s'être rendu coupable de malversations, d'être « un traître, un amoureux des arabes »... Raphaël Eytan, de son côté, veillera personnellement à briser sa carrière militaire. Après lui, plus personne, pendant des décennies, ne tentera véritablement de développer l'économie de Gaza. Avec les conséquences que l'on sait.

[1] les "accords de Camp David" du 26 mars 1979, entre Israël et l'Egypte, sous l'égide des Etats-Unis, mais sans aucun représentant palestinien. Ils étaient supposés organiser une "autonomie" des territoires palestiniens.
[2] Ezer Weizman, The battle for peace, New-York, Bantam Books, 1981, p.383 [3] Aussi connu comme "Shin Bet". Voir ICI
[4] Chef de la dernière révolte juive contre les Romains, en l'an 132

(LDL)

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