Mizrahim

Extirper de soi l'Arabe qu'on était pourtant...

Esther Benbassa - "Etre juif après Gaza" - CNRS Editions (4€)

Jusqu'à leur exil à partir de la fin des années 1950, les Juifs d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient évoquaient peu le génocide. C'est une fois arrivés en Europe ou en Israël que, dépouillés de leur histoire propre, ils ont assimilé celle, plus valorisante, tissée de pogromes et de massacres, de l' « aristocratie » juive, celle, en fait, des Ashkénazes, principalement des juifs d'Europe centrale et orientale, auxquels s'ajoutent, dans notre pays, la frange très spécifique des « Israélites », ces Ashkénaze intégrés de longue date, s'identifiant pleinement à la République et représentants par excellence de ce qu'on a pu appeler le « franco-judaïsme ».
Seul le partage de cette histoire de souffrances était susceptible d'impartir aux juifs maghrébins et orientaux une place un tant soi peu honorable à leurs côtés.

En France, les nouveaux arrivants, Juifs pour l'essentiel originaire d'Afrique du Nord, sont désignés par les juifs autochtones comme des « Noirs » (shvartse en yiddish), avec tout ce que ce mot charrie de négativité.

Si leur vie en terre d'Islam n'avait pas toujours été faite d'égalité et de coexistence sereine, elle n'avait pas non plus été infernale, si on la compare sur la longue durée à celle des Juifs en terre chrétienne. Mais leur exil désormais fait d'eux des « Arabes». De Juifs, il se transforment en « Arabes ». À tel point qu'en Occident pour effacer cet opprobre ils préféreront s'auto-désigner comme « Sépharades », terme neutre, plus valorisant, qui les rattachait mythiquement aux Juifs originaires d'Espagne (les Sépharades au sens strict), alors même que la majorité d'entre eux ne pouvait historiquement prétendre à une telle parenté d'origines.

En Israël, Juifs issu du Levant ou d'Afrique du Nord, ils deviennent des « Orientaux » (Mizrahim), marqués au fer de l'infériorité, auréolés d'un unique mérite, la proximité de nombre d'entre eux avec la tradition religieuse, une proximité dont étaient dénuées les chevilles ouvrières du nouvel État, surtout d'origine est européenne (en 1948, 77 % de la population).

Ils sont traités par tout le système, en particulier sous les travaillistes, comme des citoyens de seconde zone. Juifs proprement colonisés, et donc, comme il est de règle, sans histoire.

Désormais Israéliens,Il ne devait surtout pas avoir de racines dans les pays qu'ils avaient quittés et où ils avaient mené une existence millénaire, ni de nostalgie pour ces régions peuplées d' « Arabes », ennemis de ce nouvel État qui leur donnait une chance de renaître (en mieux). On leur demandait de se considérer comme des nouveau-nés, conçus dans une matrice « généreuse » par principe – Israël – mais sans géniteur. C'est tout juste si on exigeait pas d'eux de se rendre invisibles.

Et pourtant, entre 1954 et 1957, période de la campagne de Suez et des indépendances, les Juifs nés en Afrique du Nord, principalement des Marocains, formaient 63 % de l'immigration. En 1958, la quasi-totalité des Juifs du Yémen, de Libye et d'Irak se dirigeait vers Israël. Mais ils n'étaient là que pour peupler ce nouvel État des Juifs, aboutissement de plus d'un demi-siècle de travail sioniste, dont la création était présentée comme ce moment de rédemption ayant suivi le génocide.

Israël, terre d'endeuillés, où ces immigrés ne disposaient pas de la possibilité de se raconter, de raconter leur histoire et leur vécu en ces pays d'Islam où ils avaient pourtant été des Juifs, coexistant avec des musulmans et des chrétiens. Absents aussi des récits édifiants du sionisme. Longtemps considérés comme n'ayant pas coopéré significativement à l'oeuvre de restauration nationale, initiée et conduite par des Juifs d'Europe, ceux-là mêmes qui avaient été pris dans la tourmente du nazisme.

Aussi bien en Occident qu'en Israël, les juifs du Maghreb et du Moyen-Orient, dont on ne voulu entendre ni l'exil ni l'histoire, confondus avec les Arabes et l'arabité (alors même que beaucoup étaient venus de pays musulmans non arabes, tels les juifs turcs ou iraniens), embrassent progressivement, mais avec zèle, l'histoire de l'Holocauste, qui fait désormais partie de leur identité, toutes générations confondues. Au déracinement se substitue l'holocauste comme histoire et identité « partagée ».

Le prix de l'éventuelle acceptation du Juif oriental, et spécialement du Juif originaire d'un pays arabe, serait une frustration originelle : son rejet de l'Arabe – et du Palestinien – en lui-même comme au-dehors, dans une sorte de jeu de miroirs. Pour ne plus être « arabe », il devait extirper de soi l'Arabe qu'il était pourtant (coutumes, gestuelle, façon de parler, aspect physique, tout en témoignait). Une forme inédite et inversée de « haine de soi ».

L'Arabe évoquait ce que l'on ne voulait plus l'être, ce qu'on ne devait plus être et qu'on avait été pourtant. À quoi s'ajoutait le contentieux de l'exil, une histoire en suspens, mal digérée, menaçant toujours de réémerger malgré les efforts d'occultation.

Au fond, nulle part ces Juifs-là n'avaient eu le temps de cultiver la nostalgie de leur histoire, sinon en passant par l'écriture romanesque, sans doute insuffisante pour qu'elle fasse tout son chemin.

Interdite de nostalgie, un sentiment qui embellit est positive le vécu, cette judaïcité venue des terres musulmanes ne put que nourrir l'aversion pour les musulmans, et avant tout pour l'Arabe.

Le problème revêt une acuité toute spéciale en Israël ou l'Arabe est effectivement présent et où, lorsqu'il est absent, il est rendu présent par le conflit, dans une sorte d'effet boomerang ininterrompu. L'identification avec les Palestiniens, pour le Juif oriental d'Israël, pourrait pourtant être une manière de s'accepter soi-même, mais s'accepter ainsi impliquerait de combattre ceux qui les ont assignés l'un et l'autre à cette infériorité.

(LDL)

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