Etat binational

La "solution à deux Etats" est-elle encore envisageable ?

MICHÈLE SIBONY (Membre de l’UJFP - Paris). - MICHEL WARSCHAWSKI (Membre du Centre d’information allternative - Jérusalem) - Politis N° 1074 - 29 octobre 2009

La tribune dâUne autre voix juive (UAVJ) parue dans le n° 1070 de Politis («Que faire après Gaza ?») appelle quelques remarques. Évacuant en préliminaire lâattaque israélienne sur Gaza et ses conséquences sur la population, UAVJ sâintéresse immédiatement à son propos majeur : « certains cercles propalestiniens » qui remettraient en cause les négociations israélo palestiniennes. Et, pire, voudraient abandonner la « perspective deux peuples deux États ».

Près de vingt ans de négociationsâ comme sâil nâétait pas légitime de sâinterroger sur le sens de ces négociations et leur résultat : démantèlement de lâintégrité territoriale de la Cisjordanie, séparation de celle-ci et de la bande de Gaza, colonisation massive, mur de séparation, annexion de Jérusalem-Est, siège de Gaza, puis bombardements, invasion et crimes de guerre, peut-être même crimes contre lâhumanité, dit le rapport Goldstone. Tout cela ne sâest-il pas passé à lâombre de négociations tronquées où les droits des Palestiniens nâont pas été pris en compte mais progressivement réduits, et où les faits du terrain imposés par Israël ont été progressivement entérinés par la communauté internationale ?

Et comment ne pas sâinterroger sur la perspective de deux États, alors que la carte quâIsraël dessine sous nos yeux depuis dix ans, sans que personne ne tente sérieusement de lâarrêter, est celle dâun grand État juif de la mer au Jourdain avec quelques enclaves palestiniennes isolées, destinées à lui servir de bassin de main-dâoeuvre sans droits ?

Mais ce nâest visiblement pas ce qui préoccupe UAVJ, dont le problème majeur transpire à chaque ligne : protéger inconditionnellement la légitimité dâIsraël, menacée par des groupes palestiniens extrémistes et certains courants ambigus dans le mouvement de solidarité.

Lâexistence dâune Palestine indépendante aux côtés dâun État israélien nâa de sens pour UAVJ que parce quâelle garantirait la pérennité dâun État israélien, en tant quâÉtat (démographiquement) juif. Il faut pour cela interdire lâantisionisme, qui permettrait de remettre en question la nature actuelle dâIsraël. Et lâantisionisme est renvoyé aux antisémites qui lâutilisent, « ce qui suffit à le disqualifier ».

Ce discours-là ressemble à sây méprendre à celui de certains « penseurs » français du choc des civilisations. Mais UAVJ va plus loin et nâhésite pas à lier les mouvements antisémites qui pourraient sâemparer du boycott avec les populations musulmanes : « Une telle orientation [celle dâun boycott universitaire culturel et sportif] serait un grave danger pour les forces progressistes françaises et israéliennes quâelle isolerait. Elle pourrait aisément être endossée par des mouvements antisémites, et ainsi contribuerait à creuser, en France, le fossé entre les populations de culture juive et de culture musulmane. ».

Insupportable raccourci qui disqualifie pour le coup la suite de la tribune présentant le travail dâUAVJ. Lâaction politique des mouvements anticolonialistes en Israël et dâorganisations juives progressistes en Europe, comme lâUJFP en France, où nous avons, dans nos pays respectifs, fait le choix de militer, est en effet lâinverse de celui-là, et répond à une double démarche : dâune part, défaire les liens insupportables qui devraient nous rendre a priori solidaires de notre « communauté », de ses porte-parole et dâun discours politique dont lâalpha et lâomega sont le soutien inconditionnel à Israël et la défense de son impunité ; dâautre part, développer des liens de solidarité et un combat commun avec tous ceux qui luttent contre le colonialisme et le racisme, et pour lâapplication du droit. Un tel combat ne peut, évidemment, être conduit sous le drapeau du sionisme. En Israël comme en France, nous combattons le discours de propagande (du Crif en particulier) qui identifie sionisme et judaïsme, et son corollaire infâme qui lie antisionisme et antisémitisme. Lien qui emprisonne les Juifs dans un soutien inconditionnel à Israël et qui interdit toute critique dâIsraël comme antisémite, en désignant de plus les nouveaux antisémitismes : « les populations de culture musulmane ».

À propos des citations de cette tribune, la première (« le temps de la négociation est dépassé ») nâest attribuée à personne, ce qui laisse évidemment lâimaginaire travailler en paix. La citation de Stop the Wall, dont la source est, involontairement, nous en sommes convaincus, tronquée, est tirée du « Rapport de synthèse de la première conférence palestinienne pour le Boycott dâIsraël (BDS), 22 novembre 2007, Al-Bireh, Ramallah, sur le site dâISM, rapport dâatelier n° 3 pour la campagne mondiale : stratégie et message ». Celle-ci remet effectivement en cause la légitimité dâIsraël en tant quâÉtat colonial et dâapartheid. Petite différence, quâélude peu élégamment UAVJ, parce quâelle fait le parallèle avec lâAfrique du Sud : câest en tant que régime dâapartheid que la légitimité de cet État était remise en question, et, une fois ce régime démantelé, lâAfrique du Sud a trouvé sa place dans la communauté des nations. Or, ce quâil faudrait précisément pouvoir examiner après Gaza, sans avoir à être traité dâantisémite par UAVJ, câest la nature sioniste de lâÉtat dâIsraël, ses institutions racistes, ses lois discriminatoires, en un mot ce qui en fait un État colonial et un régime dâapartheid.

À lâinverse, ce qui nâest plus audible après Gaza, câest un certain « sionisme de gauche » dont la préoccupation majeure demeure, même après le massacre, la préservation de lâÉtat juif (et démocratique pour ses citoyens juifs) et non celle dâun État moderne et laïque pour tous ses citoyens.

(LDL)

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