Boycott

Israël pratique le boycott intensif

Gideon Levy (Haaretz) - Haaretz

Récemment, Israël s’en est pris au reste du monde, lui portant coup après coup. Alors que la Chine ne s’est toujours pas remise de l’absence du ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman à la réception à l’ambassade de Tel-Aviv - lourde punition pour le soutien de la Chine au rapport Goldstone - la France panse ses plaies après que le Premier ministre Benjamin Netanyahu ait mis son « veto » à une visite de son ministre des Affaires Etrangères à Gaza. Et Israël vient à nouveau de porter un coup sévère : son ambassadeur à Washington, Michael Oren, va boycotter la semaine prochaine la conférence organisée par J Street, la nouvelle organisation de lobby pro-israélien [1] .

La Chine, la France et J Street finiront par se remettre de ces boycotts, tout comme la Turquie se remettra de la révolte des vacanciers, [2] et on peut s’attendre à ce que même les Suédois et les Norvégiens se remettent des vives réprimandes d’Israël [3] . Mais un pays qui attaque et boycotte tous ceux qui ne sont pas exactement en accord avec ses positions officielles se verra isolé, abandonné et détesté, à l’image de la Corée du Nord aujourd’hui ou de l’Albanie hier. Il est plutôt surprenant qu’Israël utilise cette arme, car il sera bientôt lui-même la victime ces boycotts.

Israël frappe et frappe encore. Il frappe ses ennemis, et désormais il s’en prend aussi à ses amis qui osent ne pas partager complètement ses choix politiques. Le cas de J Street en donne un exemple particulièrement saisissant. Cette organisation juive a grandi aux USA en même temps que la renommée de Barack Obama. Ses membres souhaitent un Israël qui soit juste et épris de paix. C’est là son tort, et le boycott est sa punition.

L’ambassadeur d’Israël à Washington, M. Oren, est un représentant dévoué : il pratique lui aussi le boycott. Après s’en être pris à des éditorialistes israéliens, dont moi-même, dans un article publié par The New Republic, pour avoir osé critiquer le discours de M. Nétanyahou à l’ONU - ce qui constitue un outrage à part entière - l’ambassadeur-propagandiste a utilisé à nouveau l’arme du boycott, cette fois contre une nouvelle organisation juive et sioniste qui veut s’opposer à l’establishment juif américain et à son nationalisme à la main lourde.

Au nom de qui M. Oren agit-il ainsi ? Pas au nom de la société israélienne, dont il est censément l’ambassadeur. Les anciens diplomates d’Union soviétique et d’Europe de l’est n’auraient pas agi différemment.

Une telle agressivité est de mauvais augure. Elle provoquera l’éloignement de nos véritables amis et accroitra notre isolement. Le slogan « une seule nation » est devenu un but, notre isolement devient un objectif. Qui restera à nos côtés une fois que nous aurons attaqué et boycotté tout le monde ? Abe Foxman, de l’Anti-Defamation League [4] ? Notre avocat-propagandiste Alan Dershowitz [5] ?

Diviser le monde entre le camp du bien absolu et celui du mal absolu - notre camp et celui de nos ennemis, sans aucun juste milieu - est un signe de désespoir et d’une perte totale de repères. Car au-delà d’un ambassadeur à Washington qui ne connaît rien à la démocratie et au pluralisme, et souhaite uniquement complaire à ses maîtres, un tel comportement - qui consiste à donner des coups de pied et à aboyer comme un fou en tous sens - est en train de détruire Israël.

En ne nous permettant pas d’exprimer une opinion, Israël est en passe de devenir un paria pour le reste du monde, provoquant le rejet des autres nations. Qui faut-il incriminer ? L’opération Plomb Durci, par exemple. Il n’y a plus que les États-Unis qui soient restés systématiquement nos alliés, aveugles à toutes nos erreurs. Toute autre démocratie qui aurait vu son statut international se dégrader autant aurait commencé à se demander quelles erreurs ont été commises.

En Israël, notre réaction est exactement inverse : c’est le reste du monde qui est coupable. Les Scandinaves sont hostiles et les Turcs sont des ennemis, les Français et les Britanniques détestent Israël, les Chinois ne sont que des Chinois et les Indiens n’ont rien à nous apprendre.

Toute critique légitime se voit immédiatement qualifiée ici d’antisémitisme, y compris lorsqu’elle émane de Richard Goldstone, qui est un juif sioniste. Nous renvoyons tout le monde dans les cordes sans ménagement, en espérant ainsi qu’ils changent d’avis, et deviennent soudainement emplis de compréhension pour le meurtre des enfants de Gaza. Désormais, même l’Amérique, même les juifs américains, ne sont plus à l’abri des agressions d’un Israël qui a perdu le sens de la mesure.

Les dégâts s’accumulent, de Pékin jusqu’à New York. Après le boycott de J Street, même les juifs américains comprennent qu’Israël n’est pas une société tolérante, un pays libéral, à l’esprit ouvert, en dépit de ce qu’on leur raconte.

Tous sauront désormais que « la seule démocratie au Moyen-Orient » n’est pas exactement cela, et que quiconque ne répète pas ses messages de propagande sera considéré comme un ennemi - qui pourra également être sévèrement puni.

Aussi sévèrement que le milliard de Chinois qui pansent leurs plaies après le coup dévastateur que le ministre israélien des Affaires Etrangères leur a porté personnellement.

[1] J Street se définit comme un mouvement pro-israélien pour la paix, affirmant vouloir infléchir la politique américaine au Moyen Orient.

[2] A la suite du récent refroidissement des relations diplomatiques entre la Turquie et Israël, une chaine de magasins israélien a décidé de boycotter le café turc, et des appels au boycott des vacances en Turquie ont été lancés en Israël.

[3] La publication par un journal suédois d’un article prétendant que des membres de l’armée se livraient à un trafic d’organes sur des victimes palestiniennes a provoqué de vives protestations d’Israël, et le ministre israélien des Affaires Etrangères a accusé la Norvège d’antisémitisme pour avoir dialogué avec le Hamas et ne pas avoir quitté la salle de l’assemblée générale de l’ONU durant le discours du président iranien.

[4] ADL : organisation américaine de lobbying ultra-sioniste

[5] Alan Dershowitz est une figure du barreau aux USA, célèbre pour avoir défendu O. J. Simpson, et virulent défenseur de la cause sioniste.

(traduction : Contre Info
(LDL)

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