Antisémitisme

Antisémitisme et sionisme : un cousinage prononcé

Joseph A. Massad - La persistance de la question palestinienne (Ed. La Fabrique - 2009)

Comme l'a montré Michaël Selzer dans son ouvrage classique, The Aryanization of the Jewish State, l'antisémitisme germanique fut au départ d'un effet de domino qui commença en Allemagne pour s'achever en Palestine. L'antisémitisme allemand considérait les Juifs allemands comme sales et fourbes, médiévaux et efféminés. Les Juifs d'Europe occidentale avaient projeté ces images sur les Ostjuden– les Juifs d'Europe orientale – dans nombre de leurs descriptions. C'était à présent au tour des Ostjuden d'utiliser les mêmes adjectifs pour décrire les Juifs arabes. Selzer ne pousse pas son argument suffisamment loin pour inclure les Palestiniens, qui allaient faire l'objet d'un ultime déplacement. Dans la colonie de peuplement, la population juive, quelle que soit son origine ethnique, avait intériorisé l'épistémologie antisémite dans sa description des Palestiniens.

Ce n'est pas simplement une névrose super-structurelle dont le sionisme se serait trouvé affligé. C'est plutôt le fondement idéologique sur lequel il repose. Si le sionisme procédait d'un rejet de tout ce qui était juif en faveur de la culture européenne, sa mission pédagogique était de conformer tous les Juifs à ce modèle. Pour justifier ses efforts de colonisation de la Palestine auprès d'un monde européen non juif, le sionisme présenta les juifs comme des vecteurs de la civilisation européenne dans un pays affligé d'une population barbare, « parasitaire », qui le négligeait et en faisait un désert. Ce que l'antisémitisme projetait sur les Juifs européens allait en grande partie reporté sur les Arabes palestiniens, auxquels furent attribuées des caractéristiques jusqu'alors considérées, par le sionisme et par l'antisémitisme comme spécifiques de la judaïcité diasporique. La question de la « négligence » des Palestiniens quant à la terre sur laquelle ils vivaient « en parasites » n'est pas très éloignée du poncif antisémite désignant les Juifs européens comme usuriers improductifs « parasitant » la société chrétienne d'Europe.

Même devant les plus rigoureux parallèles entre pratiques antisémites et pratiques sionistes, le sionisme ni Israël ne montraient, ni ne montrent aujourd'hui encore aucune gêne. Au contraire, comme la suite le démontre, les soldats juifs israéliens auraient plutôt tendance à se montrer de zélés disciples des antisémites. Cela n'a rien de nouveau, mais renvoie à la scène originaire du mariage entre sionisme juif et l'antisémitisme. C'est particulièrement clair dans la pensée de Herzl, qui écrit dans son journal en 1895 que l'antisémitisme est « plus que compréhensible », qu'il est « salutaire » et « utile au caractère juif ». Il va plus loin, expliquant que l'antisémitisme constitue « l'éducation d'un groupe par les masses ». Il prédit qu'avec « l'école de la vie », un « mimétisme darwinien surviendra ». Plus tard, Herzl favorisa les alliances avec les antisémites de l'époque. Cette logique a persisté jusqu'à nos jours. Les soldats israéliens engagés dans la répression du second soulèvement palestinien contre l'occupation militaire israélienne ont trouvé une inspiration pédagogique dans un précédent antisémite. D'après le journal israélien Haaretz,

En vue d'une préparation adéquate à la prochaine campagne, l'un des officiers israéliens dans les territoires a dit récemment : « Il est justifié et même essentiel de tirer des enseignements de toutes les sources possibles. Si la mission est de s'emparer d'un camp de réfugiés densément peuplé ou de prendre la casbah de Naplouse, et si l'obligation du commandement est d'essayer d'exécuter la mission dans victimes ni d'un côté ni de l'autre, il lui faut d'abord analyser et intérioriser les leçons de batailles plus anciennes – et même, si choquant que cela puisse paraître, même la manière dont l'armée allemande s'est battue dans le ghetto de Varsovie ». Cet officier a effectivement réussi à choquer, notamment parce qu'il n'est pas le seul à avoir cette approche. [...]
Joseph A. Massad est Associate Professor of Modern Arab Politics and Intellectual Hitory à la Columbia University (New-York). Le texte dont nous reproduisons un extrait date de 2006.
(LDL)

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