Paix Maintenant (La)

Parabole

Nico Hirtt, enseignant et écrivain -

Un soir, un homme a frappé à la porte de ta maison. Cette maison où tu étais né, où tu vivais depuis toujours, avec les anciens, les frères, les soeurs et les petits ; cette maison, avec son logis, son étable, son atelier, quâentourent les champs, les pâturages et les vergers hérités de tes ancêtres. Câétait ta vie, câétaient tes racines, câétait lâavenir de tes enfants.

Ce soir-là, un homme sâest présenté, qui fuyait la ville. Il était en guenilles, on lâavait battu. Comme te le recommandaient les traditions, tu lâas fait entrer, tu lui as permis de sâinstaller dans ta cuisine et tu lâas nourri.

Le lendemain matin, tu as été étonné de le trouver, déjà ragaillardi, installé dans ton salon, sur ton divan, sans quâil tâen ait demandé lâautorisation. Cette marque dâimpolitesse tâa fait de la peine, mais tu nâas rien dit.

Le jour suivant, quand il a fait venir sa femme, son frère, la femme de son frère et tous leurs enfants, tu lui as dit : âœje ne peux pas accueillir tout ce monde-là !â Alors, il a rétorqué, sur un ton devenu arrogant : âœmais si, ta maison est grande ; donnes-nous ce salon et la cuisine attenante, trois des chambres de lâétage, la grange et la moitié des terres. Cela nous suffira pour vivreâ.

Que pouvais-tu faire dâautre que refuser ?

Mais lâautre insiste et se fait menaçant. Toi, tu te fâches, la comédie a assez duré. Tu le bouscules, tu le rudoies même un peu. Et voilà que soudain, lui, son frère, ses enfants et mêmes leurs femmes brandissent des poignards et des gourdins, voilà quâils vous chassent des pièces quâils convoitaient, voilà quâils occupent les plus belles parties de ta maison en disant : âœceci est chez nous !â

Bien sûr, tu as appelé âœau secours !â et tes voisins sont accourus. Mais les autres, tes âœinvitésâ, ont reçu lâappui de leurs amis, des gens riches de la ville. Ensemble, ils ont mis tes voisins en déroute. Toi et les tiens, ils vous ont relégués dans une vieille cabane, sur un bout de terre aride, au fond dâun verger.

Câest là que tes fils ont grandi dans la misère. Et les fils de tes fils. Depuis soixante ans. Tous ont essayé, à leur tour, de récupérer votre maison.

Aujourdâhui encore, il leur arrive dâattaquer les intrus à coups de pierres, parfois au couteau. Mais la réaction de ces étrangers est brutale : ils arrivent en force, sans prévenir, détruisent votre bout de cabane, arrachent les quelques oliviers et les trois vignes qui vous permettent de survivre, donnent quelques coups au passage puis sâen vont, quand ils jugent la âœpunitionâ suffisante.

Hier pourtant, lâun des jeunes occupants de la maison, un garçon à lâallure affable, est venu trouver ton petit-fils. Il lui a dit : âœla guerre entre nous a assez duré, je veux la paixâ. Ton fils était fou de joie ! Il en avait les larmes aux yeux.

Il sâest écrié : âœcâest vrai, tu consens à ce que nous retournions dans notre maison ? Nous allons retrouver nos champs et nos prés ? Tu sais, nous ne vous chasserons pas : vous pourrez continuer de vivre avec nous, partager notre salon, notre cuisine ; nous bâtirons de nouvelles chambres sâil le faut ; nous travaillerons ensemble et prospérerons ensemble...â

âœNon, tu ne mâas pas bien comprisâ répondit le jeune homme surpris et soudain moins affable. âœIl nâest pas question que vous reveniez dans la maison, encore moins bien sûr que nous la quittions.

Ce que je vous propose, câest de vous céder définitivement la cabane au fond du jardin et de vous y laisser vivre en paix, à condition que vous reconnaissiez notre droit de vivre dans cette belle maison et que vous vous engagiez à ne plus nous faire dâennuis. Nâest-ce pas une proposition honorable que je te fais-là ? Nâest-ce pas ce que nous voulons tous, la paix maintenant ?â.

Interloqué, ton petit-fils lâa regardé, longuement. Puis il sâest baissé et a ramassé une pierre...

(LDL)

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