Ghetto

Marek Edelman : "Chez moi, il n’y a de place ni pour un peuple élu ni pour une Terre promise"

Eilat Nadav (Yediot Aharonot) - Courrier International - 13 avril 2006

Le dernier survivant des commandants de lâinsurrection du ghetto de Varsovie, Marek Edelman, nous attend sur le pas de sa porte, au bout dâune ruelle encore enneigée, dans le centre de Lodz [une ville dont 34 % des 665 000 habitants étaient juifs avant la Shoah]. Je lui apporte une bouteille de Rémy Martin, cadeau de son camarade dâinsurrection Simcha âœKazikâ Rotem, aujourdâhui installé à Jérusalem. Nous entrons. Les murs sont recouverts de vitraux réalisés par son ami dâenfance [le surréaliste] Yosl Bregner, ainsi que de portraits de ses compagnons dâinsurrection : Mordechai Anielewicz, Icchak âœAntekâ Cukierman et Zivia Lubetkin.

Il y a quelques semaines, à la fin du mois de janvier, la Pologne a célébré le souvenir de la Shoah et lâextermination des 3 millions de Juifs du pays. De nombreuses commémorations ont été organisées. Mais Marek Edelman a refusé dây participer, car il ne déteste rien tant que les cérémonies et les symboles officiels. Lorsque je lui demande sâil ne craint pas que la mort du dernier témoin ne fasse tomber dans lâoubli lâinsurrection du ghetto de Varsovie, il répond, sûr de lui : âœNon. Cet événement a laissé trop de traces dans lâhistoire, la musique, la littérature et lâart. Câest en Israël quâon risque dâeffacer notre souvenir.â

âœPour vous, Israéliens, me dit-il, la guerre des Six-Jours [1967] a été lâévénement le plus important de lâhistoire juive contemporaine. Vous pouvez vous appuyer sur un Etat, des chars et un puissant allié américain. Nous, nous nâétions que 200 jeunes avec 6 revolvers pour tout armement, mais nous avions la supériorité moraleâ.

Tout dans les propos de Marek Edelman exprime sa relation dâamour-haine envers lâEtat dâIsraël. Quand il ne sâinquiète pas de son avenir (âœIsraël ne pourra survivre dans une mer de 100 millions dâArabesâ), il campe sur son opposition implacable à lâéthique israélienne.

Edelman, câest avant tout un Juif qui a choisi de rester en Pologne après la Shoah â âœparce quâil faut bien garder les sépulturesâ â, un Juif qui vit à la fois sur deux terrains : la perpétuation dâun monde juif disparu et la lutte contre lâentité sioniste.

La biographie dâEdelman nâest quâune succession de drames. Un an avant sa naissance à Varsovie, en janvier 1919, douze de ses oncles avaient été exécutés pour cause dâopposition socialiste à la dictature léniniste. Ses parents ont dû fuir la Russie soviétique pour la nouvelle Pologne indépendante. Alors quâil avait 6 ans, son père mourut. Comme lui, sa mère était une militante du Bund [Union générale juive des travailleurs], le grand parti juif socialiste et non sioniste dâEurope orientale, un parti farouchement opposé à la renaissance hébraïque en Palestine. La guerre et le génocide ont rayé de la carte le cimetière où était enterrée sa mère.

Début 1942, les informations sur lâexistence des chambres à gaz avaient fini par filtrer dans le ghetto. Les responsables des mouvements de jeunesse des différents partis juifs de Pologne avaient alors décidé de tomber les armes à la main. âœNous avions été marqués par les Juifs de Chelmno, qui sâétaient laissé déporter sans résister. Il nâétait pas question que ça se reproduise à Varsovieâ, rappelle Edelman dans son livre Mémoires du ghetto de Varsovie (Liana Levi, 2002). Mais les Juifs nâétaient pas parvenus à obtenir des armes de leurs camarades polonais. Ces derniers ne pouvaient pas croire que les Juifs allaient se soulever et nâavaient pas voulu gaspiller le peu dâarmes dont ils disposaient. Fin juillet 1942, les dirigeants des mouvements de jeunesse juifs avaient mis sur pied lâOrganisation juive de combat (OJC) et leurs premières actions avaient visé la police juive du ghetto, dont les membres avaient multiplié les exactions.

âœCâétaient des traîtres. Ils nâétaient pas obligés de collaborer avec les nazis, mais ils pensaient que câétait une bonne manière de gagner de lâargent et de sauver leur peau.â Nâest-il pas logique que des Juifs fassent tout pour survivre ? âœÇa, câest votre philosophie dâIsraélienne, mâassène-t-il, celle qui consiste à penser quâon peut tuer vingt Arabes pourvu quâun Juif reste en vie. Chez moi, il nây a de place ni pour un peuple élu ni pour une Terre promiseâ.

Les Allemands avaient autorisé lâouverture dâun dispensaire dans le ghetto pour traiter les cas urgents, mais il sâagissait en fait pour eux dây pratiquer une sélection en amont et dâenvoyer les malades dans les camps dâextermination. Marek Edelman a profité de lâoccasion pour se faire engager comme infirmier afin de recruter ceux quâil jugeait aptes à rejoindre la résistance. Nâa-t-il pas lâimpression dâavoir contribué à sa façon à envoyer 400 000 personnes à la mort ? âœJe ne ressens aucune culpabilité, seulement un chagrin immenseâ, concède-t-il. Dans lâombre de la mort, les gens sâefforçaient de vivre comme si de rien nâétait et les rabbins célébraient des mariages pour que les couples envoyés au supplice meurent mariés. En octobre 1942, plus des trois quarts des 400 000 Juifs du ghetto de Varsovie avaient déjà été déportés et exterminés. Parmi les survivants, 30 000 personnes travaillaient comme esclaves dans les usines allemandes et 30 000 autres se cachaient dans les souterrains. Regroupant la plupart des organisations juives de gauche, lâOJC avait élu à sa tête Mordechai Anielewicz, un dirigeant de lâHashomer Hatzaïr [Le Jeune Gardien, mouvement sioniste socialiste, dont le Meretz est lâhéritier]. Son bras droit était Antek Cukierman, responsable du mouvement sioniste Heâhaloutz ; le chef des renseignements était Marek Edelman, responsable du Bund ; enfin, lâémissaire auprès de la partie âœaryenneâ [non juive] de Varsovie était Jurek âœAriehâ Wilner. Le Betar [mouvement de jeunesse de la droite nationaliste juive] ne sâétait quant à lui pas intégré à lâOJC et avait conservé sa propre organisation clandestine, lâOrganisation militaire juive (OMJ).

Le chapitre final de la liquidation du ghetto de Varsovie sâouvrit la veille du jour de Pâques, le 19 avril 1943. Quand les Allemands pénétrèrent dans le ghetto, ils se heurtèrent à une forte résistance de la part de combattants qui tiraient des appartements déserts. Les Allemands commencèrent alors à incendier les immeubles les uns après les autres et les abris dans lesquels sâétaient réfugiés de nombreux civils se transformèrent en pièges géants. Le 8 mai 1943, Anielewicz et plusieurs dizaines de combattants de lâOJC sâétaient repliés dans le QG du 18 rue Mila, assiégé par des unités spéciales composées dâAllemands et dâUkrainiens. Après deux heures de combats acharnés, les Allemands comprirent quâils ne réussiraient jamais à sâemparer du bunker et ils y lancèrent des bonbonnes de gaz. La plupart des combattants préférèrent se suicider.

Anielewicz abattit sa compagne, Mira, avant de se tirer une balle dans la tête. Lutek Rotblatt abattit sa mère et sa sœur. Une combattante se tira sept balles dans le cœur.

Aujourdâhui encore, Edelman ne cache pas son malaise face à ce suicide collectif. âœUn chef nâa pas le droit de se suicider. Il doit se battre jusquâau bout. Dâautant quâil était possible de fuir le ghetto, malgré les barrages. La preuve, câest que nous sommes quinze à être parvenus à prendre la fuite. Lâidée du suicide collectif nâest pas venue dâAnielewicz, mais de Jurek Wilner. Peu de temps auparavant, Jurek était revenu dâune mission dans un camp de concentration. Se faisant passer pour un Aryen, il y avait néanmoins vécu des choses atroces et avait failli perdre lâusage de ses jambes. Sans lâaide dâHenryk Grabowski, un socialiste polonais qui finançait la résistance juive, il serait mort en déportation. Jurek était diminué physiquement et moralement. Lorsque est arrivé le moment le plus difficile, il nâa pas vu dâautre issue que la mort.â

Il nâen reste pas moins que le suicide dâAnielewicz et de ses compagnons sâest rapidement intégré dans la mémoire collective du jeune Israël. Perçu comme un Massada du XXe siècle [les Juifs assiégés par les Romains dans la forteresse de Massada sâétaient suicidés collectivement], il a donné naissance à des slogans comme âœNous nâirons pas comme des agneaux à lâabattoirâ ou âœLa liberté ou la mortâ.

Mais, pour Marek Edelman, le suicide collectif du 18 rue Mila nâest quâun accès dââœhystérie collectiveâ. Il nâa pas de mots assez durs contre ceux quâil appelle les âœprofessionnels de la mémoireâ et quâil accuse de glorifier une âœéthique trop israélienneâ à son goût. Ce nâest sans doute pas un hasard si le cinéaste Claude Lanzmann a choisi de ne pas lâévoquer et de ne pas lui donner la parole dans son film Shoah, en dépit du fait quâEdelman a joué un rôle déterminant dans lâinsurrection du ghetto et quâil a été le premier à lâévoquer dans un livre bref et sec publié au sortir de la guerre.

En même temps et toujours en sâopposant aux sionistes, Edelman considère que âœceux qui ne se sont pas soulevés sont tout autant des héros que ceux qui ont pris les armes. Celui qui a choisi de ne pas laisser sa mère monter seule dans les convois de la mort a fait preuve dâautant dâhéroïsme que celui qui est mort les armes à la main.â

Quand on lui demande si lâinsurrection, vouée à lâéchec, nâétait pas un suicide collectif, la réponse fuse. âœEn nous soulevant, nous avons rappelé notre appartenance au genre humain. En prenant les armes contre ceux qui voulaient nous anéantir, nous nous sommes raccrochés à la vie et nous sommes devenus des hommes libres. La meilleure preuve en est que beaucoup de combattants de lâOJC ont pu fuir le ghetto après la bataille. Ceux qui sont tombés par la suite, câest en combattant avec les partisans polonais.â

Les quelques centaines dâinsurgés nâont-ils pas risqué la vie des 60 000 Juifs encore présents dans le ghetto ? âœNon, le dilemme nâexistait pas. Nous étions tous condamnés à mort, quoi quâil advienne. Nous savions que tous ceux qui étaient envoyés à Auschwitz et à Treblinka étaient promis à la chambre à gaz.â

Câest sur le soutien reçu du monde extérieur que Marek Edelman se montre le plus amer. Pas seulement envers le gouvernement polonais en exil, mais surtout envers les Juifs de Palestine. âœLâOJC avait informé Ignacy Szwarcbart [dirigeant sioniste et député polonais en exil] et le gouvernement polonais de Londres. Le Mossad savait aussi ce qui se passait ici. Ses agents se sont pourtant contentés dâévacuer les gens disposant dâargent, et encore, jamais pendant la guerre et uniquement vers la Palestine. Le fondement de lâidéologie de Ben Gourion et des siens, câétait la rupture avec la diaspora [juive]. Il en était arrivé à refuser de sâexprimer dans sa langue maternelle, le yiddish, la langue des 11 millions de Juifs dâEurope et dâAmériqueâ. Ben Gourion avait en effet déclaré lors dâune réunion de responsables du Mapaï [le Parti ouvrier dâIsraël, ancêtre du Parti travailliste], le 8 décembre 1942 : âœLe désastre quâaffronte le judaïsme européen nâest pas mon affaireâ.

Pour Marek Edelman, ces propos sont ceux dâun dirigeant qui était prêt à sacrifier des millions de Juifs du moment quâallait naître un Etat juif. âœIl nâaurait évidemment pas pu sauver des millions dâentre nous, mais certainement des milliers. Il nâa pas bougé. Ici, personne nâaimait Ben Gourion, pas même les plus fervents sionistesâ.

Lorsquâon lui demande si Ben Gourion et les sionistes ont commis une erreur en créant lâEtat des Juifs en Palestine, il nâhésite pas : âœIl eût mieux valu créer un Etat juif en Bavière !â Exactement ce quâa récemment proposé le président de lâIran, Mahmoud Ahmadinejadâ ! âœIl a raisonâ, me répond-il en sâesclaffant, âœle climat y est excellent !â

En 1943, Edelman a échappé aux flammes du ghetto en compagnie de Simcha Rotem en gagnant par les égouts le côté aryen de Varsovie. En août 1944, Antek Cukierman, Simcha Rotem et les derniers combattants de lâOJC ont rejoint la résistance polonaise. La guerre terminée, Edelman a achevé ses études de médecine en Pologne, un pays quâil considère comme sa seule patrie. Ses propos deviennent encore plus crus. âœSi Israël a été créé, câest grâce à un accord passé entre la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et lâURSS. Pas pour expier les 6 millions de Juifs assassinés en Europe, mais pour se partager des comptoirs au Moyen-Orient.â

Quant à lâidentité juive de lâEtat dâIsraël, Edelman en doute et estime que câest une culture moyen-orientale qui y prédomine. âœDe quel peuple juif parle-t-on ? Aujourdâhui, Israël est un Etat culturellement arabe. Israël sâest coupé de Yitzkhok Leybush Peretz [écrivain et poète yiddish, 1852-1915], de Chagall, du yiddish. Israël sâest créé sur la destruction de cette immense culture juive multiséculaire qui sâétait épanouie entre la Vistule et le Don. La culture israélienne, ce nâest pas la culture juive. Quand on a voulu vivre au milieu de millions dâArabes, on doit se mêler à eux et laisser lâassimilation, le métissage, faire son œuvre.â

Comment, dans ces conditions, Edelman explique-t-il que les rescapés juifs ne soient pas restés, comme lui, en Pologne ? âœIls ont eu peur. Ils ont voulu placer un océan entre la Russie et eux. Mais seule une minorité de Juifs ont émigré en Israël : lâécrasante majorité des Juifs se sont exilés au Canada et aux Etats-Unis.â

La vision du monde dâEdelman est un pur produit du bundisme. Avant la guerre, le Bund croyait en la possibilité dâédifier une société socialiste juive en Pologne. Partisan dâune autonomie culturelle juive, il sâopposait à lâémigration des Juifs dâEurope vers Israël ou vers le continent américain. Plus que lâindifférence des sionistes de Palestine, la conception bundiste, en militant contre lâémigration des Juifs vers la Palestine, nâa-t-elle pas livré ces derniers à leurs bourreaux nazis ? âœSeuls ceux qui nâavaient nulle part où aller sont partis pour la Palestine. Avant la guerre, des millions dâautres Juifs avaient émigré en Argentine, en Amérique ou en Australie, et câest ça qui les a sauvés. Je ne parle pas des Halutzim [pionniers], qui étaient un petit groupe plein de détermination.â

Edelman a visité Israël pour la première fois au début des années 1950. Son ami Antek Cukierman, un héros de lâinsurrection, espérait quâil se prendrait dâaffection pour les réalisations du sionisme. Quelle ne fut pas sa déception de découvrir que son ami bundiste était surtout impressionné par la beauté du désert et par la mer Morte ! Il sâensuivit des disputes à répétition que relate Edelman dans un livre dâentretiens paru en Pologne. Ces disputes nâont pourtant jamais eu raison de lâamitié entre les deux hommes, ni empêché Edelman de revenir plusieurs fois, le plus souvent pour rendre visite à des proches ou leur rendre un dernier hommage. Sa dernière visite remonte à 2002. âœEn Israël, je me sens comme un touriste en terre étrangère. Tant que jây ai des amis, je mây sentirai bien. Quand ils auront disparu, ça nâira plus.â

A Lodz, beaucoup de murs sont recouverts de graffitis antisémites et dâétoiles de David. Câest lâoeuvre de supporters de foot particulièrement excités. âœIl y a un an, explique mon traducteur, le jeune Piotr Goldstein, la communauté juive de Lodz a choisi de faire du 21 mars une journée contre le racisme. Câest précisément ce jour-là que des abrutis ont inscrit des slogans racistes et une croix gammée sur la maison dâEdelman !â

En 1968, lors de la campagne antisémite menée par le Parti ouvrier unifié de Pologne, la plupart des derniers milliers de Juifs polonais ont fui le pays. Alors que sa femme, son fils et sa fille se sont réfugiés en France, Edelman a décidé de rester. Aujourdâhui, ses deux enfants sont des scientifiques renommés, tandis que son ex-femme, Alina Margolis, est une pédiatre réputée et une des fondatrices de lâONG française Médecins du monde.

Edelman, quant à lui, a participé à la création de Solidarnosc. En décembre 1981, lors du coup dâEtat du général Jaruzelski, il fut arrêté par les services de sécurité. Lâindignation soulevée par lâincarcération du héros de lâinsurrection du ghetto fut telle, en Pologne comme à lâétranger, quâEdelman fut relâché au bout de cinq jours. En 1988, il a été fait chevalier de lâordre de lâAigle blanc, la plus haute distinction en Pologne.

Toujours actif, Edelman a appelé les Occidentaux, dans les années 1990, à faire cesser le bain de sang en Yougoslavie. Et, en octobre 2002, ce nâest pas en appelant au renversement de la dictature de Saddam Hussein quâil a fait sensation, mais en adressant une lettre ouverte aux groupes armés palestiniens pour quâils cessent les attentats suicides. âœNos armes nâont jamais été tournées contre une population civile sans défense. Nous nâavons jamais tué de femmes ni dâenfants.â Comme il fallait sây attendre, beaucoup dâIsraéliens ont été scandalisés par une initiative qui, émanant du héros du ghetto de Varsovie, ne pouvait quâassimiler les insurgés juifs aux kamikazes palestiniens. Entre Edelman et Israël, le malentendu ne se dissipera donc jamais.

(LDL)

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