Etats-Unis

Pourquoi les Juifs américains abandonnent-ils Israël ?

Jonathan D. Sarna, The Forward (5 oct. 2009) - Haaretz

Pourquoi les Juifs américains nous abandonnent-ils ? Pourquoi les Juifs américains placent-ils Israël à un niveau plus élevé qu’aucun autre pays dans le monde – y compris le pays dont ils sont si fiers de dire qu’il est le leur ?

En tant que professeur américain en congé sabbatique en Israël, je suis amené régulièrement à devoir répondre à ce genre de questions. Le « déclin de la liaison amoureuse des Juifs américains avec Israël » – c’est le sous-titre de l’ouvrage publié en 2001 par Steven Rosenthal, « Des différences irréconciliables ? » –, voilà une info qui a l’effet d’une bombe, ici.

Du fait qu’ils vivent dans un voisinage très dangereux, les Israéliens savent qu’ils peuvent difficilement se permettre de perdre des amis. Ce n’est un secret pour personne que des terroristes bien armés, voués à la destruction totale d’Israël, sont tapis juste au-delà des frontières, à Gaza et au Liban. Israël est également à portée des missiles iraniens. Le spectre du président iranien Mahmoud Ahmadinejad appuyant sur une détente nucléaire et calculant le nombre d’Israéliens qu’il peut tuer lors d’une « première frappe » rappelle même aux Israéliens les plus opiniâtrement chauvins que les amis à l’étranger sont d’une importance vitale.

Ainsi, lorsque le sociologue de l’Hebrew Union College Steven M. Cohen met en garde contre « une distanciation croissante des Juifs américains vis-à-vis d’Israël (…) plus prononcée chez les jeunes Juifs », les Israéliens prêtent l’oreille. Et ils font bien. Lorsqu’une personne aussi passionnée que le chroniqueur de Forward, Jay Michaelson, qui parle hébreu et a vécu tout un temps à Jérusalem, parle, comme il l’a fait dans un récent essai, de son « amour déclinant pour Israël », ils savent qu’ils sont confrontés à un problème.

On peut être sûr qu’il ne s’agit pas d’un problème d’orthodoxie. Les jeunes Juifs que Cohen a étudiés étaient presque tous non orthodoxes. Michaelson et son entourage social (au sein duquel « soutenir Israël est comme soutenir la ségrégation, l’apartheid, voire pire ») ne sont pas orthodoxes non plus. Les jeunes Juifs qui s’identifient en tant qu’orthodoxes – entre 10 et 20 % de leur tranche d’âge – soutiennent généralement Israël avec ardeur.

Quant aux autres jeunes Juifs, le chercheur à l’université de Brandeis, Ted Sasson, nous rappelle que, depuis des années, les jeunes ont été plus critiques que leurs aînés, à propos d’Israël. Même quelques décennies plus tôt, des organisations de jeunes comme le New Jewish Agenda et Breira se distanciaient de la politique d’Israël. Le soutien à Israël, affirme Sasson, s’accroît généralement avec l’âge et l’expérience.

Néanmoins, il y a une différence critique entre le soutien à Israël dans le passé et le soutien aujourd’hui. Durant une grande partie du 20e siècle, l’Israël des Juifs américains – la Sion qu’ils imaginaient en eux-mêmes, sur laquelle ils écrivaient et à la réalisation de laquelle ils oeuvraient – étaient une Sion mythique, une extension utopique du rêve américain. Ses partisans évoquaient une Sion qu’ils décrivaient comme une « confédération sociale ». Ils la concevaient à la fois comme un « avant-poste de la démocratie », propageant les idées américaines vers l’est et comme un refuge juif où la liberté et la justice sociale régneraient un jour en valeurs suprêmes.

Louis Brandeis, le grand homme de loi et juge de la Cour suprême qui, à l’époque cruciale de la Première Guerre mondiale, dirigeait le mouvement sioniste américain, fut en quelque sorte le grand prêtre et le principal prophète de cette conception de Sion. La « Déclaration des principes » sioniste, connue sous l’appellation de Programme de Pittsburgh et émise sous sa direction, appelait, entre autres choses, à « l’égalité politique et civile, indépendamment de la race, du sexe ou de la foi », à la propriété publique des terres et des ressources naturelles, au « principe coopératif » appliqué à l’industrie, l’agriculture et le commerce, et à « la gratuité de l’instruction publique ».

Le but de Brandeis n’était pas uniquement de créer un État juif, mais un État juif utopique – un État puisant dans l’expérience américaine, tirant parti de cette dernière dans sa pensée sociale, économique et politique, et conforme aux enseignements prophétiques. « Notre but est le Royaume des Cieux », s’exclama-t-il un jour, et cette déclaration est très révélatrice du genre de Sion que lui et de nombreux Juifs d’une époque antérieure envisageaient : rien moins qu’un paradis sur terre.

Ce rêve survécut longtemps à Brandeis. Ma génération des Juifs américains a été préparée à considérer le projet sioniste à travers des verres teintés du même rose. Aujourd’hui, toutefois, ce rêve, qui avait plus à voir avec les nobles visions des Juifs américains qu’avec les réalités sordides du Moyen-Orient, a été fracassé à jamais. Au lieu de voir en Israël l’utopie que nous avions espérée, les jeunes Juifs le découvrent souvent aujourd’hui à travers le regard des médias contemporains : ils fixent ses verrues les plus disgracieuses.

Les Israéliens qui me questionnent sur le déclin de la liaison amoureuse des Juifs américains avec Israël acquiescent avec compréhension quand je leur propose cette explication. Après tout, ils ont vu bon nombre de leurs propres rêves sionistes s’enliser avec les années de guerre. Dans les deux pays, l’ardeur du jeune amour, avec tous ses espoirs et passions irréalistes et ses rêves, a cédé la place aux réalités de l’âge mûr.

Quand le charme vient à abandonner le jeune amour, il y a toujours des gens pour dire que la relation bat de l’aile et que le divorce se prépare. Il en est de même aujourd’hui pour beaucoup de Juifs américains et leur amour pour Israël qui se flétrit. Les relations les plus profondes et les plus sérieuses survivent toutefois aux désillusions. En se focalisant sur tout ce qu’ils ont néanmoins en commun et tout ce qu’ils pourraient encore accomplir dans le futur, les Juifs américains et les Israéliens peuvent surmonter cette crise dans leur relation et emprunter en partenaires le long chemin qui leur reste à parcourir.

(LDL (JML))

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