Extrémisme religieux

Pouvoir religieux : "Nous sommes encore en plein Moyen-Age"

Rubik Rosenthal | Maariv 24.09.2009 - Courrier International - 24 sept. 209

Une veuve juive doit-elle épouser son beau-frère ? Une survivance archaïque que l’Etat hébreu ne conteste pas.

Dans l’indifférence générale, l’émission de télévision Shomer masakh [Ecran de veille] de Canal 10 vient de diffuser un reportage sur une cérémonie de halitza* qui s’est déroulée à Ashdod [agglomération ouvrière juive orientale].

En un mot comme en cent, cette cérémonie est une abomination. Et le fait qu’elle puisse se dérouler en toute légalité est la preuve éclatante de l’anomalie qui se trouve au cœur de la relation entre l’Etat d’Israël et la loi judaïque (halakha) – ou, du moins, ceux qui prétendent être ses défenseurs. Pur produit des temps tribaux du monothéisme primitif, la halitza s’oppose frontalement aux normes de la famille nucléaire israélienne.

Dans les temps bibliques, l’homme qui ne voulait pas de l’obligation du lévirat** attentait au patrimoine et à l’honneur de la tribu. La veuve que l’on ne remariait pas au plus vite était une âme perdue. Si elle ne voulait pas du lévirat, elle devait alors passer par le rituel de la halitza, rituel qui, comme l’affirme fort justement un rabbin interrogé dans le reportage, était destiné à humilier l’homme et à punir la femme.

Aujourd’hui, le croyant n’est certes plus obligé de sacrifier au lévirat s’il n’est pas amoureux de sa belle-sœur endeuillée, mais cette coutume archaïque n’a jamais été formellement abolie [par le judaïsme orthodoxe]. Nous vivons au XXIe siècle et la loi sur la halitza aurait dû être depuis longtemps jetée à la poubelle, tant par l’Etat juif que par la loi judaïque, d’un coup de pied vigoureux ou d’un crachat bien ajusté. Mais, à ce jour, personne n’a osé s’y coller. Conséquence épouvantable, des dizaines d’hommes et de femmes doivent encore passer par ce rituel moralement et physiquement humiliant.

Dans les cas les plus extrêmes – et qui sont plus nombreux qu’on ne veut bien l’admettre –, le frère du défunt et sa famille voient dans la halitza une manière d’extorquer le plus d’argent possible à une veuve réduite au rôle de vache à lait. Et que dire de ce rituel avilissant qui tient plutôt du mauvais théâtre de rue ? Quand j’ai vu ça, j’ai à la fois ressenti beaucoup de compassion pour ces jeunes adultes qui vivent à un jet de crachat du Moyen Age et beaucoup de soulagement pour ma famille et moi, qui vivons, Dieu merci, à des années-lumière de cette abomination.

L’Etat cohabite depuis maintenant plus de soixante ans avec un rabbinat qui, depuis 1948, a le monopole légal sur les questions liées au statut personnel et est donc le seul habilité à célébrer les mariages et à prononcer les divorces. Quant à l’affirmation selon laquelle cette primauté donnée à l’orthodoxie juive et à la loi judaïque sur l’Etat profane garantit la cohésion juive, elle ne tient pas la route. Des centaines de milliers de Juifs se marient par des biais non religieux [en se mariant à Chypre, par exemple], et le peuple juif n’a jamais eu à en ­souffrir. Mais l’institution religieuse sait qu’elle dispose d’un pouvoir illimité et elle n’aurait aucune raison de s’en ­priver.

* La halitza (désistement) est une cérémonie par laquelle, en versant une dot et en crachant sur la chaussure de son beau-frère, une veuve échappe à l’obligation du lévirat (levir, beau-frère).

** Le lévirat [yiboum en hébreu] permet au frère du défunt d’épouser sa belle-sœur pour poursuivre sa lignée.

(LDL)

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site