Sabra et Chatila

À propos de massacres, d’atrocités et d’holocaustes

par Sonja Karkar, Women for Palestine - 16 septembre 2007 -

Le massacre

C’est arrivé voici vingt-cinq ans * , le 16 septembre 1982. Un massacre si horrible que les gens qui savent de quoi il retourne ne peuvent l’oublier. Les photos sont des rappels cruels – des cadavres carbonisés, décapités, outrageusement violés, la puanteur de la chair en décomposition, tout cela est toujours aussi horrible pour ceux qui s’en souviennent dans le même temps qu’ils s’éloignent de toutes ces années passées. Pour les victimes et la poignée de survivants, ce fut un holocauste sans pitié de 36 heures. Ce fut délibéré, planifié et contrôlé. Mais, à ce jour, les auteurs sont toujours impunis.

Sabra et Chatila – deux camps de réfugiés palestiniens au Liban – furent le théâtre de cette boucherie organisée. Le premier n’existe plus et le second n’est plus qu’un mémorial fantomatique et épouvantable de l’inhumanité de l’homme envers les hommes, les femmes et les enfants – et plus spécifiquement l’inhumanité d’Israël, l’inhumanité des gens qui ont exécuté les ordres d’Israël et l’inhumanité du monde qui a prétendu que la chose était sans importance. Il y a eu des témoins internationaux – des médecins, des infirmières, des journalistes – qui ont vu les scènes macabres et qui, depuis, ont tenté en vain de le faire savoir au monde.

Chaque acte fut suffisamment barbare en soi pour justifier la peur et la répugnance. Ce fut un exemple de barbarie humaine à son paroxysme et le Dr Ang Swee Chai en fut le témoin oculaire, au moment où elle travaillait avec la société du Croissant-Rouge palestinien autour des morts et des blessés ramassés parmi les morts. Ce qu’elle vit fut si inimaginable que les atrocités commises durent être séparées les unes des autres pour qu’on pût enfin comprendre un peu à quel point ces crimes avaient été marqués par la haine et la dépravation.[1]

Des gens torturés. Des corps noircis puant la chair brûlée suite aux chocs électriques qui les ont secoués et contractés avant que le cœur ne cédât, avec les fils électriques toujours noués autour des membres sans vie.

Des gens à qui on a arraché les yeux. Des visages méconnaissables avec les trous béants qui les ont plongés dans les ténèbres avant qu’on ne mît heureusement un terme à leur existence.

Des femmes violées. Pas une fois – mais deux, trois, quatre fois – horriblement violées, leurs jambes honteusement écartées sans même avoir été couvertes d’un vêtement pour préserver leur dignité au moment de la mort.

Des enfants dynamités vivants. Tant de parties du corps arrachées de leurs torses minces, c’était tellement difficile de retrouver à qui elles appartenaient – rien que des monticules de membres sanglants parmi les têtes ébouriffées des enfants baignant dans des mares de sang.

Des familles entières exécutées. Du sang, du sang et encore du sang ayant giclé sur les murs des maisons où des familles entières avaient été frénétiquement charcutées à mort à la hache, ou alignées pour une exécution plus ordonnée.

Des journalistes furent présents aussi, un peu plus tard, et ils eurent également des histoires atroces à raconter, dont aucune ne fit le genre de gros titres braillards qui auraient poussé des avocats à exiger des réponses immédiates. Ce qu’ils virent les amena à écrire des comptes rendus traumatisés qui, à l’heure qu’il est, ont disparu des archives mais n’en sont pas moins dérangeants aujourd’hui encore. Ces comptes rendus eux aussi doivent être absorbés lentement, un par un, de crainte qu’on n’en fasse un tas, de la même façon que les massacres collectifs, par opposition à la torture systématique et la mise à mort d’êtres humains innocents considérés séparément.

Des femmes abattues alors qu’elles préparaient à manger dans leur cuisine.[2] Le cadavre sans tête d’un bébé dans ses couches, gisant auprès de deux femmes mortes.[3] Un nourrisson aux jambes frêles striées de sang, abattu dans le dos par une seule balle.[4] Des bébés massacrés, leurs corps noircis par la décomposition, empilés sur des tas d’immondices parmi du matériel militaire israélien et des bouteilles de whisky vides.[5] Un vieillard émasculé avec des mouches grouillant sur le fouillis de ses intestins.[6] Des enfants à la gorge tranchée.[7] Des amas de corps pourrissants exposés à la chaleur – des jeunes, tous abattus à bout portant.[8]

Et le plus choquant, ce fut les récits des survivants dont les expériences furent tellement traumatisantes que le leur rappeler doit avoir été douloureux par-delà toute imagination. Un survivant, Nohad Srour, 35 ans, a dit ceci :

« Je portais ma petite sœur d’un an qui criait ‘Maman ! Maman !’, puis, brusquement, plus rien. Je l’ai regardée et son cerveau avait été détaché de sa tête et s’était répandu sur mon bras. J’ai regardé l’homme qui nous avait tiré dessus. Je n’oublierai jamais son visage. Puis j’ai senti deux balles me transpercer l’épaule et un doigt. Je suis tombé. Je n’ai pas perdu conscience, mais j’ai fait semblant d’être mort. »[9]

Les statistiques des morts varient mais, même selon l’armée israélienne, le nombre officiel a été de 700 personnes tuées, alors que le journaliste israélien Amnon Kapeliouk a avancé le chiffre de 3.500 tués.[10] La Société du Croissant-Rouge palestinien a estimé à plus de 2.000 le nombre de tués.[11]

Quels que soient les chiffres, ils ne pourraient en aucun cas atténuer ce qui constitue des crimes manifestes contre l’humanité.

Quinze ans plus tard, Robert Fisk, le journaliste qui avait été sur place parmi les premiers, déclara :

« Si des Palestiniens avaient massacré 2.000 Israéliens voici quinze ans, qui douterait que la presse et la télévision du monde entier nous rappellerait un acte si terrible ce matin ? Pourtant, cette semaine, pas un seul journal aux États-Unis – ou en Grande-Bretagne, après tout – n’a même mentionné l’anniversaire de Sabra et Chatila. »[12]

Vingt-cinq ans plus tard, ce n’est pas différent.

Ce qui s’est passé doit être resitué dans le contexte d’un Liban envahi par l’armée israélienne quelques mois plus tôt à peine, prétendument en guise de « représailles » à la suite d’une tentative d’assassinat sur la personne de l’ambassadeur d’Israël à Londres, le 4 juin 1982. Israël avait attribué cette tentative à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat, laquelle, à l’époque, était installée à Beyrouth. En fait, il s’agissait d’un groupe militant rival dirigé par Abou Nidal. Israël voulait en même temps chasser l’OLP du Liban et, la 6 juin 1982, lança son attaque dévastatrice contre les populations civiles libanaise et palestinienne du Sud-Liban. Le chiffre des pertes fut évalué par le gouvernement libanais à quelque 19.000 tués et 30.000 blessés, mais ces chiffres ne sont guère exacts en raison des fosses communes et autres corps perdus à jamais sous les décombres.[13]

Le 1er septembre, un cessez-le-feu avait été obtenu via la médiation de l’envoyé des États-Unis, Philip Habib, et Arafat et ses hommes avaient remis leurs armes et avaient été évacués de Beyrouth avec des garanties du gouvernement disant que les civils laissés en arrière dans les camps seraient protégés par une force multinationale de maintien de la paix. Cette garantie ne fut pas respectée et le vide alors créé pava la voie des atrocités qui suivirent.

Dès que la force de maintien de la paix fut retirée, le ministre israélien de la Défense de l’époque, Ariel Sharon, se mit en route pour déloger quelque « 2.000 terroristes » qui, prétendait-il, se cachaient toujours dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila. Après avoir complètement cerné les camps de réfugiés avec chars et soldats, Sharon ordonna le bombardement des camps, lequel se poursuivit durant toute l’après-midi et la soirée du 15 septembre, abandonnant ensuite les « opérations de nettoyage » de ces mêmes camps à la milice libanaise chrétienne d’extrême droite, les Phalangistes. Le lendemain, la milice – équipée et entraînée par l’armée israélienne – pénétra dans les camps et procéda au massacre des civils désarmés tandis que Sharon et sa clique supervisaient toutes les opérations. De façon plus grotesque encore, l’armée israélienne fit en sorte qu’il n’y eût pas de temps mort, au cours des 36 heures de boucherie et, la nuit, elle illumina la zone à l’aide de fusées éclairantes et elle resserra son cordon autour des camps afin de s’assurer qu’aucun civil ne pût échapper à la terreur qui s’était déchaînée.

Enquêtes, accusations : les coupables s’en tirent à bon compte Bien que la Commission israélienne d’enquête (la Commission Kahane) n’ait trouvé aucun Israélien directement responsable, elle estima que Sharon portait une « responsabilité personnelle » parce qu’il n’avait « pas ordonné les mesures appropriées pour empêcher ou réduire le danger de massacre » avant d’envoyer les Phalangistes dans les camps. Par conséquent, elle recommanda mollement que le Premier ministre israélien le destituât de ses fonctions.[14] Sharon démissionna mais resta en fonction comme ministre sans portefeuille et rejoignit deux commissions parlementaires sur la défense et sur les questions libanaises.

Il n’y a aucun doute, remarque Noam Chomsky, sur le fait que « l’enquête ne fut pas menée en faveur des gens qui avaient subi un préjudice ni en faveur de la vérité et de l’honnêteté », mais elle valut le soutien à Israël de la part du Congrès américain et du public.[15] Il fallut une Commission internationale d’enquête, dirigée par Sean MacBride, pour estimer qu’Israël était « directement responsable », puisque les camps se trouvaient sous sa juridiction en tant que puissance occupante.[16] Pourtant, bien que l’ONU ait qualifié cette opération de haine de « massacre criminel » et déclaré qu’il s’agissait d’une acte de génocide[17], personne ne fut poursuivi.

Il fallut attendre 2001 pour qu’un procès fût intenté en Belgique contre Sharon, par les survivants du massacre et les parents des victimes qui mettaient en cause sa responsabilité personnelle. Toutefois, le tribunal n’autorisa pas la « juridiction de compétence universelle » - un principe destiné à supprimer les havres de sécurité pour les criminels de guerre et à permettre leur poursuite d’un État à l’autre. Le procès fut gagné en appel et le jugement permit de procéder, mais sans Sharon qui, à l’époque, était Premier ministre d’Israël et jouissait en tant que tel de l’immunité. Une intervention américaine amena le Parlement belge à saborder la loi de compétence universelle et, au moment où la Court pénale internationale fut installée à La Haye, l’année suivante, les auteurs des massacres de Sabra et Chatila ne purent plus être jugés du fait que les termes de référence du tribunal ne lui permettaient pas d’auditionner des cas de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité ou de génocides antérieurs au 1er juillet 2002. Ni Sharon ni ceux qui perpétrèrent les massacres n’ont donc jamais été punis pour leurs crimes horribles.

Le temps qui s’est écoulé depuis ces actes ne devrait aucunement empêcher qu’on exposât la vérité. Plus de soixante ans après les atrocités nazies contre les Juifs en Europe, le monde se lamente toujours, se souvient et érige des monuments et des musées évoquant cet atroce holocauste. Ni la façon de perpétrer ces crimes, ni ceux qui les ont subis ni le nombre de victimes ne les rendent plus ou moins haïssables. Ils ne pourront jamais être justifiés, même en s’appuyant sur la raison d’État prétendant qu’un autre peuple doit être puni ou, pire encore, est tout simplement constitué d’être inférieurs ou sans valeur. Cela devrait nous amener tous à nous demander sur quel jugement sont fondées de telles décisions et comment il est possible de justifier de tels crimes ?

Les atrocités commises dans les camps de Sabra et Chatila devraient être situées dans le contexte d’un génocide toujours en cours contre le peuple palestinien. Le rapport MacBride estimait que ces atrocités « n’étaient pas en contradiction avec les intentions plus larges d’Israël de détruire la volonté politique des Palestiniens et leur identité culturelle ».[17] Depuis Deir Yassin et les autres massacres de 1948, ceux qui ont survécu ont rejoint les centaines de milliers de Palestiniens fuyant une pléthore de massacres commis en 1953, 1967 et lors de l’invasion du Liban en 1983, et ces tueries se poursuivent toujours aujourd’hui. Par conséquent, si les victimes et les survivants des massacres de Sabra et Chatila ont été réunies dans la nakba éternelle des personnes massacrées, dépossédées, déplacées et abandonnées – il s’agit d’un modèle de nettoyage ethnique perpétré conformément aux plans sionistes prévoyant en fin de compte de liquider une fois pour toutes la société palestinienne et le peuple qui la constitue.

C’est pourquoi nous devons nous souvenir de Sabra et Shatila, voici vingt-cinq ans.

* cet article a été publié le 16 septembre 2007. Nous le mettons en ligne le 16 septembre 2009. il faut donclire : 27 ans... mais rien n'a changé.
[1] Dr Ang Swee Chai, From Beirut to Jerusalem (De B à J), Grafton Books, Londres, 1989.
[2] James MacManus, Guardian, 20 septembre 1982.
[3] Loren Jenkins, Washington Post, 20 septembre 1982.
[4] Elaine Carey, Daily Mail, 20 septembre 1982.
[5] Robert Fisk, Pity the Nation: Lebanon at War (Plaignez ce pays : le Liban en guerre), Londres, Oxford University Press, 1990.
[6] Robert Fisk, ibid.
[7] Robert Fisk, ibid.
[8] Robert Fisk, ibid.
[9] Daily Star (journal libanais), 16 septembre 1998.
[10] Amnon Kapeliouk, Sabra & Chatila – Inquiry into a Massacre (S & C – Enquête sur un massacre), novembre 1982.
[11] Schiff et Ya’ari, Israel’s Lebanon War (La guerre du Liban d’Israël), New York, Simon & Schuster, 1984.
[12] Robert Fisk, Fifteen Years After the Bloodbath, The World turns its Back (Quinze années après le bain de sang, le monde tourne le dos), shaml.org, 1997.
[13] Noam Chomsky, « The Fatal Triangle » (Le triangle fatal), South End Press, Cambridge MA, p. 221.
[14] The Complete Kahan Commission Report (Rapport complet de la mission Kahane), Princeton, Karz Cohl, 1983, p. 125.
[15] Chomsky, ibid. p. 406.
[16] The Report of the International Commission to Enquire into Reported Violations of International Law by Israel during Its Invasion of the Lebanon (La rapport de la commission internationale d’enquête sur les violations rapportées des lois internationales par Israël durant son invasion du Liban), Sean MacBride, 1983 (en abrégé, la Commission internationale d’enquête ou Rapport MacBride).
[17] Résolution de l’Assemblée générale des Nations unies, 16 décembre 1982. [18] Rapport MacBride, ibid., p. 179.

(LDL)

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site