Armement

La « guerre mondiale contre le terrorisme », un business particulièrement juteux

Naomi Klein - The Guardian, 16 juin 2007

Le chaos politique signifie qu’Israël prospère aussi bien qu’en 1999 – et cette prospérité est liée aux exportations du matériel militaire expérimenté sur le terrain contre les Palestiniens.

Gaza est aux mains du Hamas, avec ses militants masqués occupant le fauteuil de la présidence ; la Cisjordanie pas encore tout à fait ; des camps de l’armée israélienne montés à la hâte sur les hauteurs du Golan ; un satellite espion survole l’Iran et la Syrie ; la guerre avec le Hezbollah s’est écartée mais les gâchettes restent très sensibles ; une classe politique vérolée par les scandales doit affronter le manque de confiance absolu de la population. À première vue, les choses ne vont pas très bien pour Israël. Mais voici une devinette : comment se fait-il qu’au milieu d’un tel chaos, d’un tel carnage, l’économie israélienne connaît un boum pareil à celui de 1999, avec un marché boursier ronflant et des taux de croissance voisins de ceux de la Chine ?

Dernièrement, Thomas Friedman a exposé sa théorie dans le New York Times. Israël « entretient et récompense l’imagination individuelle » et, ainsi donc, ses ressortissants inventent constamment d’ingénieux dispositifs high tech, et qu’importe le gâchis commis par certains de leurs hommes politiques. Après avoir parcouru des projets universitaires d’étudiants en ingénierie et en informatique de l’université Ben Gourion, Friedman a encore commis l’une de ses fameuses déclarations totalement vides de sens. Israël « a découvert du pétrole ». Ce pétrole, apparemment, se situe dans les esprits des « jeunes innovateurs et capitalistes à risques » israéliens, trop occupés à conclure des transactions faramineuses avec Google pour être retenus par la politique.

Puisqu’il est question de théorie, en voici une autre. L’économie israélienne ne prospère pas en dépit du chaos politique qui dévore les gros titres de la presse, mais bien à cause de ce même chaos. Cette phase de développement remonte au milieu des années 90, lorsque le pays était à l’avant-garde de la révolution de l’information – l’économie la plus technologiquement dépendante de la planète. Après l’éclatement de la bulle « dot com » [1] en 2000, l’économie israélienne fut anéantie et ce fut sa pire année depuis 1953. Puis il y eut le 11 septembre et, brusquement, de nouvelles perspectives de profit s’ouvrirent pour toute société prétendant qu’elle pouvait repérer un terroriste dans une foule, fermer les frontières aux agressions et arracher des aveux à des prisonniers à la bouche cousue.

En trois ans, des pans entiers de l’économie technologique israélienne ont été radicalement remodelés. En langage friedmanesque, Israël est passé de l’invention d’outils Internet au « monde plat » de la vente de clôtures à une planète d’apartheid. Bien des entrepreneurs parmi les plus prospères du pays utilisent le statut israélien d’État forteresse entouré d’ennemis furieux comme une espèce de showroom ouvert 24 h sur 24, un exemple vivant de la façon de profiter d’une sécurité relative tout en étant constamment en guerre. Et la raison pour laquelle Israël jouit actuellement d’une super-croissance, c’est que ces sociétés exportent activement ce modèle dans le monde entier.

Les discussions à propos du commerce militaire d’Israël tournent généralement autour de l’afflux d’armes dans le pays – des bulls Caterpillar fabriqués aux États-Unis et destinés à détruire des habitations en Cisjordanie, ou des sociétés britanniques fournissant des pièces de F-16. On oublie de parler des exportations d’Israël, énormes et en perpétuelle expansion. Le pays expédie actuellement pour 1,2 milliard de dollars de « produits de défense » aux seuls États-Unis – une augmentation considérable par rapport aux 270 millions de 1999. En 2006, Israël a exporté en tout pour 3,4 milliards de dollars en produits de défense – plus d’un milliard de plus que ce qu’il a reçu en aide militaire américaine. Cela fait d’Israël le quatrième fournisseur d’armes de la planète, et il précède même la Grande-Bretagne.

Une part considérable de cette croissance concerne le secteur dit de la sécurité nationale. Avant le 11 septembre, on ne parlait pour ainsi dire pas de la sécurité intérieure comme industrie. À la fin de cette année [2007], les exportations israéliennes dans le secteur atteindront 1,2 milliard de dollars, une augmentation de 20 pour cent. Les produits et services clés consistent en clôtures hi-tech, en drones (avions sans pilote), en pièces d’identité biométriques, en appareillage de surveillance vidéo et audio, de fichage des caractéristiques des passagers d’avion et en systèmes destinés à interroger des prisonniers – précisément les outils et les technologies utilisés par Israël pour boucler les territoires occupés.

Et c’est pourquoi le chaos régnant à Gaza et dans le reste de la région ne menace nullement les chiffres finaux à Tel-Aviv mais, en fait, peuvent leur donner un coup de pouce. Israël a appris à transformer une interminable guerre en un atout de marque, lançant son travail de déracinement, d’occupation et de confinement du peuple palestinien vers une avance d’un demi-siècle dans la « guerre mondiale contre le terrorisme ».

Ce n’est pas une coïncidence si les projets universitaires de l’université Ben Gourion, qui ont tant impressionné Friedman, portent des noms comme « Innovative Covariance Matrix for Point Target Detection in Hyperspectral Images » (Configuration innovante de covariance pour détection de cibles spécifiques) et « Algorithms for Obstacle Detection and Avoidance » (Algorithmes de détection et d’évitement d’obstacles). Trente sociétés s’occupant de sécurité intérieure ont été lancées ces six derniers mois en Israël, en grande partie grâce aux généreuses subventions du gouvernement qui ont transformé l’armée israélienne et les universités du pays en incubateurs pour la sécurité et la le lancement d’armes – et c’est quelque chose qu’il convient de ne surtout pas perdre de vie au cours des débats autour du boycott des universités.

La semaine prochaine, la plus solidement installée de ces sociétés se rendra en Europe pour le Paris Air Show (le fameux Salon du Bourget), l’équivalent de la semaine de la mode pour l’industrie de l’armement. L’un des exposants israéliens n’est autre que Suspect Detection Systems (SDS – Systèmes de détection de suspects) et il mettra en vitrine son Cogito1002, un système de borne de sécurité sorti de la science-fiction et qui demande aux voyageurs par avion de répondre à une série de questions générées sur ordinateur, le tout taillé sur mesure pour leur pays d’origine, dans le même temps que les passagers posent la main sur un senseur de bio-rétroaction. L’appareil « lit » les réactions du corps aux questions et certaines réponses peuvent cataloguer le passager de « suspect ».

Comme pour des centaines d’autres innovations sécuritaires israéliennes, SDS se targue de ce que son appareil a été créé par des vétérans de la police secrète israélienne et de ce que ses autres produits ont été testés sur des Palestiniens. Non seulement la société a essayé son terminal de bio-rétroaction à un check-point de Cisjordanie, mais elle prétend également que « le concept a été renforcé et amélioré grâce au savoir acquis et assimilé dans l’analyse de milliers de cas en rapport avec la lutte contre les attentats suicides en Israël ».

Une autre vedette du Paris Air Show sera le géant israélien de la défense, Elbit, qui prévoit d’exposer ses drones Hermes 450 et 900. Pas plus tard que le mois dernier, prétendent des rapports de presse, Israël a utilisé ces drones dans des missions de bombardement à Gaza. Une fois testés dans les territoires, ils sont exportés à l’étranger : le Hermes a déjà été utilisé à la frontière entre l’Arizona et le Mexique, les terminaux Cogito1002 sont actuellement testés dans un aéroport américain dont on n’a pas donné le nom et Elbit – l’une des sociétés israéliennes également spécialisée dans la « barrière de sécurité » d’Israël – a conclu un marché avec Boeing pour construire la frontière « virtuelle » autour des États-Unis, telle que la prévoit le Département américain de la Sécurité nationale et qui coûtera 2,5 milliards de dollars.

Depuis qu’Israël s’est lancé dans sa politique d’isolement des territoires occupés en installant partout check-points et murailles, les militants des droits de l’homme comparent souvent Gaza et la Cisjordanie à des prisons à ciel ouvert. Mais en examinant l’explosion du secteur israélien de la sécurité intérieure, un sujet que je vais fouiller de façon plus détaillée dans mon tout prochain livre (1), il y a autre chose qui me frappe, dans ce secteur : il constitue également un laboratoire permettant de tester les horribles outils de nos États sécuritaires. Les Palestiniens – qu’ils vivent en Cisjordanie ou dans ce que les politiciens israéliens surnomment déjà le « Hamastan » – ne sont désormais plus uniquement des cibles. Ils se sont également mués en cobayes.

Ainsi, en un sens, Friedman a raison. Israël a fait jaillir du pétrole. Mais ce pétrole, ce n’est pas l’imagination de ses entrepreneurs en high tech. Ce pétrole, c’est la guerre contre le terrorisme, la situation de crainte permanente que crée une inépuisable demande mondiale en engins qui épient, écoutent, isolent et ciblent des « suspects ». Et la crainte, s’avère-t-il, devient la toute dernière ressource renouvelable.

(1)il s'agit de "La Stratégie du choc - La montée d'un capitalisme du désastre" - Ed. Léméac - Actes Sud, 2008

(LDL (JMF))

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site