Droit international

Les crimes israéliens, créateurs de normes internationales

Noam Chomsky - "Dominer le monde ou sauver la planète ?" - Ed. Fayard 200' - p.38-40

Il serait exagéré de dire que le droit d'établir des normes de comportement convenable - pour eux-mêmes - n'est octroyé qu'aux plus puissants. Il arrive qu'ils soient délégués à des clients friables. Les crimes d'Israël ont pu créer des normes - le recours régulier à des « assassinats ciblés » deux suspects, par exemple, assassinats qualifiés d’« atrocités terroristes » quand les auteurs ne sont pas les bons.

En mai 2003, deux grands juristes israéliens spécialistes des droits civiques ont présenté une « liste détaillée de toutes les liquidations et tentatives d'assassinat accomplis par les forces de sécurité d'Israël » pendant l'Intifada d’al-Aqsa, de novembre 2000 à avril 2003. S'appuyant sur des archives officielles et semi-officielles, ils ont découvert qu’« Israël a effectué 175 tentative de liquidation, pas moins » - une tous les cinq jours -, et tué ainsi 235 personnes, dont 156 étaient suspectées de crime. « Il nous est très douloureux de le dire », écrivaient ces juristes, « mais une telle politique cohérente, étendue, de liquidations ciblées est proche d'un crime contre l'humanité [1]».

Ils n'ont pas tout à fait raison. Effectuée par les mauvais, la liquidation est un crime, mais c'est un acte d'autodéfense justifiée, quoique regrettable, si elle est réalisée par un client. Elle établit même des normes pour le « patron nommé "partenaire" [2]», qui donne le feu vert. Le patron s'est lui-même servi du précédent d'Israël, et il en a été vivement applaudi, quand il a assassiné d'un tir de missile un suspect au Yémen, ainsi que cinq autres personnes qui se trouvaient non loin de là. Cette frappe avait été « fort commodément programmée [comme l'une] surprise d'octobre [...] afin de montrer le président en exercice sous son plus beau jour à la veille des élections de mi-mandat » et d'offrir « un avant-goût de la suite [3] ».

Un exemple d'une tout autre portée en matière d'établissement de normes a été le bombardement par Israël du réacteur irakien Osirak en juin 1981. Au début, l'attaque fut critiquée comme une violation du droit international. Puis, Sadam Hussein ayant basculé, en août 1990, du statut d'ami très cher à celui d'ordure innommable, la réaction aux bombardements d’Osirak changea aussi. L'ancien crime (mineur) se mua en norme respectée, et on le couvrit d'éloges pour avoir entravé le programme d'armes nucléaires du dictateur irakien.

Cette norme a cependant nécessité l'évacuation de quelques faits gênants. Peu après le bombardement de 1981, le site d’Osirak a été inspecté par un expert de première grandeur en physique nucléaire, Richard Wilson, alors président du département de physique de l'université Harvard. Il a conclu que les installations bombardées n'étaient pas adaptées à la production de plutonium, contrairement à ce qu'avait affirmé Israël - à la différence du réacteur israélien de Dimona qui aurait produit, dit-on, plusieurs centaines d'armes nucléaires.

Cette conclusion a été confirmée par le physicien irakien chargé du travail expérimental sur le réacteur avant le bombardement, Imad Khadduri, qui s'est plus tard réfugiés à l'étranger. Il a lui aussi déclaré que le réacteur Osirak n'était pas adapté à la production de plutonium, mais qu'après le bombardement israélien de 1981 l'Irak avait pris « la ferme décision de passer aussi vite que possible au nucléaire militaire ». Khadduri estimait qu'il aurait fallu à l'Irak plusieurs décennies pour obtenir la quantité requise de matière fissile utilisable si le programme n'avait pas été considérablement accéléré à la suite du bombardement.

« L'attaque d'Israël a renforcé la détermination des arabes à produire des armes nucléaires », conclut Kenneth Waltz. « Loin de mettre un terme à la carrière nucléaire de l'Irak, elle lui a permis d'obtenir le soutien d'autres états arabes pour la poursuivre. [4]»

Quoi qu'il en soit, grâce à l'invasion du Koweït par l'Irak dix ans plus tard, la norme créée en 1981 par Israël est aujourd'hui bien établie. Et si le bombardement d’Osirak a en réalité accélérée la prolifération des armes de destruction massive, cela ne ternit en rien cette initiative et ne donne aucune leçon sur les conséquences du recours à la force en violation des conceptions démodées du droit international - conception qu'il faut évidemment mettre au rancart, puisque le mépris qu'elles inspirent aux patrons a démontré qu'elle n'était « que du vent ». Désormais, les États-Unis, leur client israélien et peut-être quelques autres pays très privilégiés pourront faire usage de cette norme à leur gré.

[1] Aryeh Dayan, « One day in fiv1e1, the IDF attempts assassination », Haaretz 21 mai 2003
[2] Amir Oren, «Who is the boss ? » Haaretz 29 novembre 2002
[3] Suzanne Nossel, « Battel hymn of the democrats », Fletcher Forum of World Affairs, vol 27, n°1, hiver-printemps 2003, p. 71-82. En ligne : http://fletcher.tufts.edu/forum/Winter%2002003/NosselFA.pdf
[4] Richar Wilson, « A visit to the bombed nuclear reactor at Tuwaitha, Iraq », Nature, vol 302, n°5907, 31 mars-6 avril 1983, p. 373-376. Michael Jansen, Middle Est International, n°691, 10 janvier 2003. Imad Khadduri, Uncritical Mass, Mémoires (manuscrit), 2003. Scott D. Sagan et Kenneth Waltz, The Spread of Nuclear Weapons : A Debate, New York, W.W. Norton, 1995, p. 18-19

(LDL)

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