Orientalisme

De la permanence des ravages d'une vision fantasmée de «l'Orient»

Edward Saïd - Extrait de la préface à l'édition de 2003 de « L'orientalisme » (Ed. du Seuil)

J'aimerais pouvoir affirmer que la compréhension générale qu'ont les Américains du Proche-Orient, des Arabes et de l'islam a un peu progressé. Ce n'est malheureusement pas le cas. Pour de nombreuses raisons, la situation semble bien meilleure en Europe. Aux États-Unis, le durcissement des positions, l'emprise grandissante des généralisations condescendantes et des clichés triomphalistes, la domination d'un pouvoir brutal allié à un mépris simpliste pour les dissidents et pour « les autres » se sont reflétés dans le pillage et la destruction des bibliothèques et des musées irakiens.

Nos leaders et leurs valets intellectuels semblent incapables de comprendre que l'histoire ne peut être effacée comme un tableau noir, enfin que « nous » puissions y écrire notre propre avenir et imposer notre mode de vie aux peuples « inférieurs ».

On entend souvent de hauts responsables à Washington, ou ailleurs, parler de redessiner les frontières du Proche-Orient, comme si des sociétés aussi anciennes et des populations aussi diverses pouvaient être secouées comme des cacahouètes dans un bocal. C'est pourtant souvent arrivé avec l’« Orient », cette construction quasi mythique tant de fois recomposée depuis l'invasion de l'Égypte par Napoléon à la fin du XVIIIe siècle. Chaque fois, les innombrables sédiments de l'histoire, les récits sans fin, l'étourdissante diversité des cultures, des langues et des individualités, tout cela est balayé, oublié, relégué dans le désert comme les trésors volés à Bagdad et transformés en fragments privés de tout sens.

Selon moi, l'histoire est faite par les hommes et les femmes, mais elle peut également être défaite est réécrite, à coups de silences, d'oublis, de formes imposées et de déformations tolérées, de telle sorte que « notre » Est, où notre « Orient », devienne vraiment « nôtre », que nous puissions le posséder et le diriger. Je dois-je dire que je n'ai pas de « véritable » Orient à défendre. En revanche, j'ai le plus grand respect pour la capacité qu'ont ces peuples à défendre leur propre vision de ce qu'ils sont et de ce qu'ils veulent devenir.

Des attaques massives, d'une agressivité planifiée, ont été lancé contre les sociétés arabes et musulmanes contemporaines, accusées d'arriération, d'absence de démocratie et d'indifférence pour les droits des femmes. Au point et de nous faire oublier que des notions telles que la modernité, les Lumières et la démocratie ne sont en aucun cas des concepts simples et univoques que chacun finirait toujours par découvrir, tels les oeufs de Pâques cachés dans son jardin. L'inconscience stupéfiante de ces jeunes communicateurs arrogants, qui parlent au nom de la politique étrangère sans posséder la moindre notion vivante (ni la moindre connaissance du langage des gens ordinaires), a fabriqué un paysage aride, prêt à accueillir la construction par la puissance américaine d'un ersatz de libre « démocratie » de marché. Inutile de connaître l'arabe, le farsi ou même le français pour pontifier sur l'effet domino de la démocratie dont le monde arabe aurait le plus grand besoin.

La volonté de comprendre d'autres cultures à des fins de coexistence et d'élargissement de son horizon n'a rien à voir avec la volonté de dominer. Cette guerre impérialiste - concocté par un petit groupe de responsables américaines non élus et menée contre une dictature du tiers-monde déjà dévastée, pour des raisons idéologiques liées à une volonté de domination mondiale, de contrôle sécuritaire et de mainmise sur des ressources raréfiées - est certainement une des catastrophes intellectuelles de l'histoire, notamment parce qu'elle a été justifiée et précipitée par des orientalistes qui ont trahi leur vocation de chercheurs. Des experts du monde arabe et musulman comme Bernard Lewis et Fouad Ajami ont exercé une influence majeure sur le Pentagone et le conseil national de sécurité de George W. Bush : ils ont aidé les faucons à penser avec des idées aussi grotesques que l’« esprit arabe », où le «déclin séculaire de l'islam ».

Actuellement, les librairies américaines sont remplies de volumes épais au titres tapageurs évoquant le lien entre «islam et terrorisme », l’«islam mis à nu », la «menace arabe » et autre «complot musulman », écrits par des polémistes politiques prétendant tirer leurs informations d'experts ayant soi-disant pénétré l'âme de ces étranges peuplades orientales. Ces bellicistes ont bénéficié du renfort des chaînes de télévision CNN et Fox News, ainsi que d'une myriade de radios évangélistes et conservatrices, de tabloïds et même de journaux respectables, tous occupés à recycler les mêmes généralités invérifiables afin de mobiliser l' « Amérique » contre les démons étrangers.

Sans cette impression soigneusement entretenue que ces peuplades lointaines ne sont pas comme « nous » et n'acceptent pas « nos » valeurs, clichés qui constituent l'essence du dogme orientaliste, la guerre n'aurait pas pu être déclenchée. Tous les puissants se sont entourés de tels chercheurs à leur solde, les conquérants hollandais de la Malaisie et de l'Indonésie, les armées britanniques en Inde, en Mésopotamie, en Égypte et en Afrique de l'Ouest, les contingents français en Indochine et en Afrique du Nord. Ce qui conseillent le Pentagone et la Maison-Blanche use des mêmes clichés, des mêmes stéréotypes méprisants, des mêmes justifications pour l'utilisation de la puissance et de la violence. «Après tout, répète le choeur, ces gens ne comprennent que le langage de la force. » (…)

Chaque nouvel empire prétend toujours être différent de ceux qui l'ont précédé, affirme que les circonstances sont exceptionnelles, que sa mission consiste à civiliser, à établir l'ordre et la démocratie, et il n'utilise la force qu'en dernier recours. Le plus triste et il se trouve toujours des intellectuels pour trouver des mots doux et parler d'empires bienveillants ou altruistes.

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Au cours des trente-cinq dernières années, j'ai passé une bonne partie de ma vie à défendre le droit du peuple palestinien à l'autodétermination, mais j'ai toujours essayé de le faire en prenant pleinement en compte le peuple juif et ses souffrances, des persécutions au génocide. Ce qui compte le plus à mes yeux, c'est que la lutte pour l'égalité entre Israël et la Palestine ne doit avoir qu'un objectif humain, à savoir la coexistence, et non la poursuite de l'élimination et du rejet.

Ce n'est pas un hasard si j'ai montré que l'orientalisme et l'antisémitisme moderne ont des racines communes. Pour tout intellectuel indépendant, élaborer des modèles de rechange aux dogmes étroits et simplificateurs fondés sur l'hostilité mutuelle qui prévalent au Proche-Orient et ailleurs depuis trop longtemps constitue donc une nécessité vitale.

(…)
En tant qu'Américains et Arabe, je dois demander au lecteur de ne jamais sous-estimer le type de vision simpliste du monde qu'une poignée de civils travaillant au Pentagone a fabriqué pour définir la politique américaine dans l'ensemble des mondes arabe et musulman. La terreur, la guerre préventive et les changements de régime imposé, rendue possible par le budget militaire le plus important de l'histoire, ils sont les seules idées débattues sans fin par des médias qui produisent de prétendus « experts » pour justifier la ligne générale du gouvernement. La réflexion, la discussion, l'argumentation rationnelle, les principes moraux fondés sur la vision laïque selon laquelle les êtres humains font leur propre histoire, tout cela a été remplacé par des idées abstraites qui glorifient l'exception américaine, ou occidentale, nient l'importance du contexte et considèrent les autres cultures avec mépris.

(LDL)

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