Cynisme

L’excès de cynisme : notre principal défi

Mazin Qumsiyeh - Un Bédouin dans le cyberespace, un villageois chez lui. - http://qumsiyeh.org

À mon avis, notre principal défi n’est ni l’occupation israélienne, ni les hommes politiques corrompus, ni le mur de l’apartheid, ni les privations économiques, ni le dérapage moral, ni non plus la catastrophe environnementale qui gagne en ampleur. Notre plus gros défi, c’est l’excès de cynisme et la paralysie qui en découle. Mais comment ne pas être cynique, ne serait-ce qu’à la suite des seuls événements de la semaine dernière :

  • Les tribunaux israéliens ont décidé que tout Juif pouvait revendiquer une terre supposée détenue, même après cent ans (ou 2000 ans pour une propriété collective), tout en évinçant les autres, alors qu’un « non-Juif » n’a pas semblables droits. Les réfugiés palestiniens à Jérusalem-Est, par exemple, ne peuvent revendiquer leur propriété légalement enregistrée à Jérusalem-Ouest, mais un Juif peut revendiquer une propriété (à raison ou à tort) partout avec des documents falsifiés. Pendant ce temps, les Hiérosolymites dorment dans la rue à l’extérieur de leurs maisons (voir vidéo sur http://www.youtube.com/watch?v=oF3gN4dLN18)

  • L’Autorité palestinienne a fait état d’un déficit de 1,5 milliard de dollars (elle dépense le gros de son budget en « sécurité »). Quelque 75.000 « agents de sécurité » officient ici de contenir les Palestiniens prétendument agités qui vivent sous la brutale occupation coloniale des Israéliens. La triste réalité, c’est qu’il s’agit de Palestiniens mêmes chargés de veiller à ce que d’autres Palestiniens n’agissent pas « irrationnellement » et tout particulièrement contre les gardiens de leur camp de concentration.

  • Nous commémorons les bombardements nucléaires de Hiroshima et Nagasaki, la plus importante agression délibérée de l’histoire contre une population civile, mais peu de gens se soucient même de savoir comment nous allons pouvoir nous débarrasser des arsenaux nucléaires des États-Unis, de la Russie, de l’Angleterre, d’Israël et d’autres pays. En lieu et place, on recourt à des tactiques de diversion afin de faire en sorte que nous demeurions les otages de ces armes horribles.

  • Les dirigeants du Hamas ont répété qu’ils accepteraient un État dans les frontières de 1967 et qu’ils pouvaient maintenir la loi et l’ordre aussi bien que le voisin (pour le prouver, aucun roquette n’a été tirée sur Israël pendant sept mois). Les geôliers israéliens ne sont toujours pas satisfaits, ils poursuivent le siège médiéval du camp de concentration de Gaza. Ces crimes de guerre et ces crimes contre l’humanité sont tolérés (pour ne pas dire approuvés) par le monde occidental, trop indolent.

  • La demande de retour pour les réfugiés est marginalisée, voire totalement ignorée par les factions dirigeantes et c’est quand les choses vont bien. Quand ça va mal, elles mènent directement la guerre contre les plus élémentaires des droits de l’homme : le droit de rentrer chez soi.

  • On assiste toujours à bien des efforts internationaux pour libérer le soldat des troupes d’occupation israéliennes capturé par le Hamas, mais peu de gens semblent se soucier de l’horrible existence des 11.000 prisonniers politiques palestiniens kidnappés par Israël.

  • Lors du la convention du Fatah convention, les délégués militants de ce mouvement désiraient la comptabilité des vingt dernières années, et tout particulièrement la comptabilité financière, puisque le Fatah a dépensé des centaines de millions et qu’il possède des tas de propriétés de par le monde. La direction actuelle a déclaré qu’il suffisait d’entendre le discours de Mahmoud Abbas et que le nouveau comité central pouvait se charger de la question des finances après les élections (sans doute parce que ce genre de transparence pourrait perturber le résultat des élections !).

  • La juriste italienne et archi-raciste Fiamma Nirenstein veut instaurer un groupe de spécialistes juridiques israéliens qui accroîtraient l’hostilité des Israéliens à l’égard de l’Europe, du fait que le public israélien « n’est pas suffisamment hostile, quand on considère toute la haine déployée par certaines institutions européennes à l’encontre d’Israël ». Elle déclare qu’elle attend le passage de ce nouveaux corps de juristes dans nombre de forums européens et elle espère qu’il « s’en prendra avec virulence à ceux qui lancent des appels à la diabolisation d’Israël ». La tactique du discours apologétique, a-t-elle en outre déclaré à Haaretz alors qu’elle était «chez elle», dans la colonie de Gilo (construite en terre palestinienne occupée), ne marchera pas : « Vous, les Israéliens, devez avoir le courage de dire que vous êtes en guerre ainsi que tout ce que cela vous coûte !!! »

  • Le ministre israélien des Affaires étrangères vit dans la colonie de Nokdim (l’une des dizaines de colonies qui ont réduit le district de Bethléem à 15 pour cent de ses dimensions d’origine). Cet étranger devenu ministre « a rappelé pour consultation un important diplomate israélien qui, la semaine dernière, dans une note confidentielle, avait critiqué le gouvernement [israélien] parce qu’il nuisait aux liens avec les États-Unis », peut-on lire dans Haaretz.

  • Le même fasciste veut promouvoir davantage les ventes d’armes israéliennes aux pays de l’Amérique latine et de l’Afrique. Les élites sionistes ont toujours gagné de l’argent en attisant conflits, guerres et oppression. Israël a une longue histoire, à ce propos. Cela va des étroites relations de travail avec l’apartheid sud-africain aux entraînements et formations qu’Israël a fournis aux tueurs de Somoza et autres dictateurs du monde entier. Les voix israéliennes réclamant que l’on modifie cette politique destructrice à long terme sont très faibles.

  • Le district de Bethléem a perdu plus de 80 % de sa superficie au profit des colonies israéliennes (illégales, selon les lois internationales) et ce qui en reste est devenu un camp de concentration aux horribles conditions environnementales. L’Union européenne et USAID continue à injecter des millions, ici, et les hommes politiques locaux, bien habillés, rencontrent les donateurs en prétendant que tout est normal (ou en voie de l’être). Véhicules utilitaires, dîners, sécurité et davantage encore pour donner l’illusion que nous sommes « un État en devenir ». Chacun prétend que les négociations actuelles devraient aboutir à des meilleures conditions (ou, du moins, à une non-détérioration des conditions, puisqu’il existe une menace de détruire tout ce qui a été construit, comme ce fut le cas en 2003 et 2004). Les faits, les desiderata de la population et les désastres écologiques et environnementaux qui se préparent sont complètement ignorés.

Je pourrais continuer à citer d’autres exemples mais je suis certain que les lecteurs peuvent m’en apporter, quelle que soit leur communauté, des dizaines d’autres qui ne feraient que surenchérir dans le cynisme. S’il existe un étalon permettant de repérer le cynisme, pourrions-nous toutefois battre le record de la « Terre sainte » ? Quel est le degré de cynisme des Juifs israéliens ? Quel est le degré de cynisme des Palestiniens, qui sont aujourd’hui 11 millions (dont 70 pour cent de réfugiés ou de personnes déplacées) et dont les souffrances s’éternisent aujourd’hui depuis plus d’un siècle ? Depuis des décennies, ces gens ont été assassinés, dépossédés de leurs terres et foyers ancestraux, poignardés par devant et par derrière aussi bien par leurs « amis » que leurs ennemis. Beaucoup se sentent abandonnés par un monde « cynique » (?). Beaucoup connaissent l’histoire de la façon dont les « frères » arabes et leurs propres « dirigeants » nous ont vendus à l’encan pour de mesquins intérêts personnels.

Le cynisme est une perversité dans le temps et dans l’espace. Dans l’excès, il est corrosif et destructeur. C’est un monstre qui se nourrit sur lui-même en créant des prophéties qui se réalisent d’elles-mêmes et en mettant en place ses propres terres fertiles. Tous les pays et communautés sont confrontés au monstre vorace qu’est le cynisme et ils lui sont inféodés dans toute une série de domaines de l’existence. Voyez à quel point le discours sur le réchauffement planétaire a été coopté par les sociétés et entreprises (certaines y contribuent même richement) et comment le citoyen moyen finit par devenir cynique quant à notre capacité à y changer quelque chose. On pourrait également dire que ceux qui commettent des délits ou se laissent corrompre sont les victimes d’un cynisme incontrôlé.

Que serait-il arrivé si le cynisme avait décrû par le biais d’une énergie positive et d’un espoir en l’humanité ? Aurions-nous eu le sionisme, le nazisme ou cette dégradation de l’environnement ? Aurions-nous eu la corruption ? Aurions-nous eu des individus qui se vendent en personne aux ennemis de leur peuple ? Aurions-nous eu des guerres ? Si vos réponses sont celles auxquelles je m’attends et si chacun connaissait les dommages causés par cette épidémie qu’est le cynisme galopant, pourquoi ne pas lui trouver des remèdes, voire des vaccins ?

Primo, il nous faut comprendre que le cynisme est un mécanisme biologique de défense utile qui permet aux individus d’être conscient d’un environnement trompeur, de s’y préparer, d’être prêt à tout phénomène inattendu. Mais l’excès de cynisme peut mener à la paranoïa, au délire, à des comportements destructeurs et même au suicide (personnel ou collectif). Ainsi, au contraire d’une maladie biologique mortelle, nous n’espérons pas l’éliminer mais tout simplement pourvoir le rendre gérable. Quand il est excessif, nous, les humains, nous devons trouver au moins quelques éléments positifs censés rétablir l’équilibre afin de maintenir ce cynisme dans des proportions naturelles, gérables et saines. Ce n’est pas une tâche facile. Cela commence dans nos propres cœurs en commençant par nous pardonner d’avoir été cynique à l’excès ou de façon négative (après tout, nous sommes des êtres humains). Il nous faut ensuite aborder le cynisme au sein de notre communauté en nous rappelant que les êtres humains constituent une espèce douée d’une très grande faculté d’adaptation. Que rien n’est définitif.

Même les sociétés féodales évoluent. L’Europe au moyen âge n’était pas la même que l’Europe des Lumières. Mais ce changement débute avec nous, pas depuis l’extérieur. Je suis sûr que si chacun de nous se fixe comme objectif de chercher des choses positives dans notre propre environnement, nous en trouverons un très grand nombre qui nous aideront à créer une énergie plus positive vers le changement. Rien qu’au cours de ces dernières 48 heures, j’ai vu ou entendu :

  • Deux bonshommes qui ne s’étaient plus rencontrés depuis plus de vingt ans reprendre contact et se rappeler les expériences qu’ils avaient partagées dans une prison israélienne (au cours de l’Intifada de la fin des années 80).
  • Une Israélienne parler de ses six années d’expériences vécues aux check-points, réduisant les brimades subies par les Palestiniens tout simplement en étant sur les lieux et en parlant aux soldats israéliens.

  • Un Américain enseigner à des enfants palestiniens comment escalader un mur artificiel avec cordes et harnais.

  • Une Française et sa fille donner leur soutien et leur amour aux enfants du camp de réfugiés d’Aida.

  • Un représentant américain à la convention du Fatah travailler avec zèle afin d’obtenir des changements positifs réels sur le terrain.

  • Deux autres délégués prendre le temps de visiter le cimetière d’un camp de réfugiés et de lire la Fatiha sur les âmes des martyrs décédés, y compris des dizaines d’enfants.

  • Un homme affable, faisant partie du FDLP (Front démocratique de libération de la Palestine), et un autre, représentant le FPLP (Front populaire de libération de la Palestine), s’engager vraiment (quoique séparément) à discuter de la façon dont la gauche n’est pas parvenue à sortir une véritable troisième option en dehors de la bipolarité Fatah-Hamas.

  • Un spécialiste palestinien en génétique identifier des anomalies dans les chromosomes humains, une chose dont pour ainsi dire personne n’aurait jamais entendu parler voici quelques mois en Palestine.

  • Découvert des photos et des documents de personnes importantes qui avaient participé à la commission supérieure arabe dans les années 30 (un groupe en Palestine qui avait réuni des gens de divers partis politiques unis dans leurs positions et leurs tâches difficiles). J’ai eu la chance de lire tout cela un jour où j’étais en communication avec des collègues de Gaza à propos de projets communs.

  • L’intellectuel juif Uri Davis a été élu au conseil révolutionnaire du Fatah. Qu’importe que nous soyons politiquement en dehors du Fatah ou à l’intérieur, il s’agit d’un signe positif.

  • Un émetteur de radio sud-africain nous rappelle (tout en m’interviewant sur la Palestine) que le travail ne s’arrête pas à un moment historique bien précis (comme lors de la fin de l’apartheid), mais que la vie est une lutte perpétuelle pour rendre les choses meilleures, pour la justice et pour la paix. Cela m’a rappelé que la route que nous empruntons et notre façon de marcher sont ce qui compte, et non pas un objectif particulier.

Il y en a des centaines de plus chaque semaine qui équilibrent notre excès de cynisme et le tiennent en échec. Nous nous sentons heureux d’interagir chaque jour avec tant de personnes qui nous montrent ce que cela fait d’avoir de l’énergie positive. Nous sommes tellement tributaires de ces interactions. Parfois, des amis doivent se faire remarquer mutuellement ce genre de choses. Ainsi, venez, où que vous soyez, rendons-nous visite mutuellement et parcourons ensemble les rues de ce pays agité et montrons-nous les uns aux autres toutes ces grandes choses qui élèvent nos esprits et maintiennent notre côté cynique dans une réalité un peu plus tangible.

Mazin Qumsiyeh, PhD Un Bédouin dans le cyberespace, un villageois chez lui. http://qumsiyeh.org
(LDL (JMF))

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