Apartheid

Une loi israélienne pour "la protection du sang et de l'honneur" juifs ?

Akiva Eldar (Haaretz) - Courrier International - 27 août 2009

Dans Haaretz, Akiva Eldar envisage l'instauration en Israël, sous la pression de l'extrême-droite, d'une loi qui serait l'équivalent moyen-oriental de la loi allemande du 15 septembre 1935, dite "pour la protection du sang et de l'honneur allemand" interdisant notamment les mariages et les relations sexuelles entre Juifs et "citoyens de sang allemand". Mais si Hitler - apparemment parce qu'il considérait les femmes comme des être faibles et incapables par nature d'une volonté autonome (1) - avait voulu que seuls les hommes coupables de "Rassenschande" (souillure de la race) pourrissent en prison, en Israël ce sont les jeunes femmes juives qui semblent particulièrement ciblées...

[...] Le fait que les couples impliqués dans l’assassinat d’Arieh Karp (2) sur la plage de Tel-Baruch [le 14 août] soient composés de jeunes hommes arabes et de jeunes femmes juives a déchaîné les passions sur Internet et dans les médias.

Voilà ce qui arrive quand des filles se promènent avec des Arabes”. Telle est en substance la nature des messages publiés. Pour un peu, certains remettraient bien à l’ordre du jour la loi jadis proposée par Meir Kahane [rabbin et homme politique israélien d’extrême droite assassiné à Manhattan en 1990] et frappant d’une peine de prison ferme les mariages mixtes et les rapports sexuels entre Juifs et non-Juifs.

Le fer de lance de la lutte contre les mariages mixtes est l’organisation Yad L’Ahim [Secours fraternel], dont le président, le rabbin Shalom Dov Lipschitz, a récemment adressé un courrier au Premier ministre Benyamin Nétanyahou et au ministre de l’Education Gideon Saar pour dénoncer “l’échec patent du réseau éducatif laïc dans la transmission des valeurs juives”.

Au nom de son ministre, le directeur du ministère de l’Education, Shimshon Shoshani, a abondé dans ce sens. Si la réponse de Shoshani n’est publiée qu’en hébreu sur le site Internet de Yad L’Ahim, c’est en anglais que l’on peut lire que les relations “entre des Arabes et des jeunes Juives débouchent la plupart du temps sur des mariages qui sombrent dans la violence. Un des problèmes les plus aigus causés par de telles relations est l’identité des enfants. Ce sont des Juifs, mais ils sont élevés comme des Arabes.” Le site de cette ONG reconnue par l’Etat et qui bénéficie de dons déductibles des impôts évoque 1 000 cas par an.

Il y a quelques semaines, le quotidien local Zman Maaleh, édité dans la grosse implantation de peuplement de Maaleh Adoumim [colonie juive en Cisjordanie], a publié un reportage sur certains de ses citoyens qui se sont organisés pour aller “expliquer” aux couples mixtes qu’ils ne doivent chercher l’amour que dans leurs communautés respectives. Cette association “civique” est dirigée par Shaï Haïm, un jeune homme énergique récemment revenu à la religion. L’ennui avec les mariages mixtes, c’est qu’ils concernent des Arabes d’Israël à qui, contrairement aux Palestiniens des Territoires [Cisjordanie et Gaza], il est pratiquement et légalement impossible d’interdire d’entrer dans une ville juive. Mais Shaï Haïm a trouvé une solution originale. Après avoir expliqué “par tous les moyens possibles” (c’est lui qui souligne) que les rapports entre Arabes et Juives ne sont “pas sains”, il cherche à vérifier, à partir du numéro de leur plaque d’immatriculation, s’ils ont un casier judiciaire et inflige des contraventions.

Je suis un homme de loi en uniforme”, plaisante Shaï Haïm. L’ennui, c’est qu’il travaille pour l’inspection des parkings à l’administration municipale de Jérusalem et que la police d’Israël s’est plus d’une fois plainte de la trop forte ressemblance entre les uniformes des inspecteurs communaux et ceux de la police nationale.

Depuis le drame de Tel-Aviv, il ne se tient plus. “Cela me fait mal que des jeunes Arabes touchent des jeunes Juives, des jeunes soldates en plus. Qu’est-ce qu’ils ont à venir chez nous ? Il faudrait une loi contre ça. Il faudrait mettre sur pied des groupes de jeunes vigiles, et je me verrais bien à leur tête” , affirme-t-il. Il y a une semaine, n’a-t-il pas décidé avec ses copains de régler leur compte à des Arabes vus avec des Juives ? Le soir même, son groupe a fait une descente dans un café du coin et a passé à tabac plusieurs Arabes. En juillet, accompagné de deux rabbins, Haïm s’est rendu chez le commissaire de police de Maaleh Adoumim, pour discuter “des risques d’assimilation des jeunes Juives”. Le commissaire leur a expliqué qu’il n’était pas question de s’en prendre à des détenteurs de la carte bleue [carte d’identité israélienne que possèdent aussi les Arabes d’Israël] présents dans la ville en toute légalité.

A Pisgat Zeev [une colonie de Jérusalem-Est], c’est une bande baptisée Shlom Ha-Noar [Protection de la jeunesse] qui traque les couples mixtes. Moshe Ben Zikri, un jeune également revenu à la religion, explique que depuis deux mois une vingtaine de volontaires “descendent sur le terrain” tous les soirs. “C’est pour des raisons religieuses qu’il faut empêcher les jeunes Juives de sortir avec des Arabes”, explique Ben Zikri, lequel affirme bénéficier du concours de certains policiers. Interrogé à ce sujet, le porte-parole de la police de Jérusalem, Shmuel Ben Rubi, affirme ne pas avoir connaissance de tels faits.

(1) voir Raul Hilberg - "La destruction des juifs d'Europe" - Folio Histoire vol.1, p. 278-281
(2) il s'agit d'une affaire criminelle.
(LDL)

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site