Négationnisme

Avraham Burg : "Nous sommes les négationistes des génocides des autres"

Avraham Burg (Ancien président de la Knesset) - "Vaincre Hitler" - Ed. Fayard 2008 - p.256

Dès la fin du procès Eichmann, Israël - et pas seulement son gouvernement - rejeta en bloc les analyses d'Hannah Arendt. Nous ne pouvions accepter que la Shoah soit l'oeuvre d'êtres « humains » à part entière et de meurtriers d'un genre nouveau - de simples bureaucrates et employés du mal.

Qu’elle ait été possible grâce aux masses qui avaient intériorisé la « banalité du mal ». Du rejet de l'analyse d'Hannah Arendt à ce que Yaïr Oron qualifie de « banalité de l'indifférence », le chemin a été court et meurtrier. Non, clamèrent ceux qui ont institutionnalisé la Shoah et ses apparatchiks, la Shoah est un événement exceptionnel dans l'histoire mondiale. Elle nous est arrivée à nous, et seulement à notre peuple. Et que l'on ne s'avise pas de profaner la « pureté » de la Shoah avec les misères des autres !

En se comportant ainsi, Israël s'est distancié des processus profonds qui agissent dans le monde et il est devenu le négationniste des holocaustes des autres. Dans un monde où Israël ferme les yeux et le peuple juif la bouche, tous les autres s'autorisent à être indifférents. Des millions d'individus ont été condamnés, entre autres à cause du monopole de la souffrance que nous nous sommes octroyé et qui ne laisse aucune place aux tragédies des autres.

À ce propos je citerai un d'articles du correspondant de Yediot Aharonot aux États-Unis, publié il y a quelques années, reprenant les déclarations de dirigeants de la communauté juive américaine : « si l'on donne une journée de commémoration aux Arméniens, on sera obligé d'en donner à d'autres - aux Indiens d'Amérique, aux Vietnamiens, aux Irlandais, etc. ce serait une véritable atteinte au jour de la commémoration de la Shoah [1] ».

En effet, à la lecture de ces phrases, nous sommes bien sûrs sur une autre planète, réservé uniquement aux Juifs et à notre obsession coercitive de la mémoire. À la veille d'une visite officielle en Turquie, Shimon Peres, capable de défendre une chose et son contraire, déclara : « Nous rejetons formellement les tentatives pour créer un lien entre la Shoah et les allégations arméniennes. Il n'y a jamais eu quelque chose qui ressemble à la Shoah. Les Arméniens ont vécu une tragédie, mais pas un génocide [2] ».

M. Pérès, quand vous utiliserez dorénavant le pluriel, je vous prie de ne pas m'inclure ; sur ce point où vous ne me représentez pas. C'est le peuple qui décide qu'il s'agit d'une Shoah, et le droit international d'un génocide, et non les gardiens du temple mondial de l'holocauste que sont devenus les Juifs.

Les « tragédies » relèvent généralement du domaine privé - comme la mort accidentelle d'un proche. Les catastrophes se produisent à une échelle plus grande. Un massacre, c'est par exemple le carnage perpétré par Baruch Goldstein [3] dans le caveau des Patriarches d'Hébron. Un attentat, c'est toujours la mort de nombreux innocents et parfois le suicide de celui qui l’a commis, ainsi que cela s'est produit dans un hôtel de Netanya ou dans les tours de Manhattan. Un million et demi de cadavres arméniens, un million de morts rwandais, c'est le massacre d'un peuple, le meurtre d'un peuple, un génocide selon la définition juridique et une Shoah selon le sentiment des rescapés et des parents endeuillés.

Ce que la France, la Suède, la Belgique ou d'autres pays reconnaissent officiellement comme un génocide, nous pouvons aussi de reconnaître l'accepter comme tel. Mais, malheureusement, Israël a toujours voulu imposer aux autres ses propres normes en matière de souvenirs et de mémoire. De sorte que nous avons fini par attirer l'attention sur le pendu juif au lieu de pointer du doigt le bourreau nazi.

Pour nous, seules les persécutions contre les Juifs comptent. Nous avons oublié comment s'est développée la culture du bourreau et de l'assassin qui a commis jadis, et qui commet toujours, ces atrocités au coeur même de l'humanité moderne.

Notre propos n'est pas de nous lamenter sur les négations du passé. Ma question est toujours la même : sommes-nous des négateurs du présent ? Avons-nous bien digéré les leçons de l'histoire ? Ma réponse est claire : Israël et le peuple juif se sont octroyé tout seuls le monopole de la Shoah et sont devenus des négateurs des génocides des autres. Un négationnisme par la voie de la minorisation, du rapetissement et de l'indifférence.

[1] Zadok Yekhezli - Yadiot Aharonot, 25 oct. 1989
[2] Yaïr Oron, Hakkacha Israël veretsach haam haarmeni (Négationnisme, Israël et le génocide du peuple arménien)- Maba 2003
[3] Militant d'extrême-droite religieux de la colonie de Kiryat Arba qui, en 1994, tua 29 Palestiniens dans le caveau des Patriarches.

(LDL)

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site