Hébreu

Pour imposer l'hébreu et sacrifier le yiddish, Eliezer Ben Yehuda menaca de faire «couler le sang dans les rues»

Elie Barnavi, ancien ambassadeur d'Israël - Magazine Littéraire - N° 474, avril 2008 - p. 77

Ce fut un combat. Un petit professeur à lunettes et barbichette en est le symbole : l'écrivain et philologue Eliezer Ben Yehuda. Juif lituanien né dans une famille et de hassidim gagnée à la Haslaka, il étudie la médecine à Paris, puis émigre en 1881 en Palestine. En débarquant à Jaffa, il informe sa femme que dorénavant le seul idiome toléré à la maison sera l'hébreu. Ce sera le premier foyer hébréophone depuis la chute du Temple. Avec une énergie indomptable, le frêle intellectuel s'attelle à la compilation des dix-sept tomes de son Thesaurus totius hebraïtatis linguae, créée le Va’ad Ha Lashon (Comité de la langue), noyau de la future Académie de la langue hébraïque, mène une lutte acharnée contre les orthodoxes de Jérusalem, qui entendent conserver le caractère sacré de la langue de la Bible, terrorise ses compatriotes, trop enclins à s'abandonner aux facilités de la langue maternelle.

Il ne manque pas d'alliés puissants, et d'abord l'élite intellectuelle et politique éretz-israélienne arrivée avec la deuxième aliya (vague d'immigration, littéralement « montée ») des années 1904 - 1914 : David Ben Gourion, Yitzhak Ben-Zvi, Berl Katznelson, Yitzhak Tabenkin sont tous d'authentiques révolutionnaires, qui aspirent à tourner le dos au ghetto, avec tout ce qu'il représente à leurs yeux d'aliénation culturelle et d'humiliation nationale.

Aussi bien, les deux principaux partis sionistes socialistes, la HaPoël HaTsaïr et Po’alei Zion, décident de n'employer que l'hébreu dans leurs activités et leurs publications.

Un épisode met fin à la querelle des langues en Palestine : la crise du Technion, l'institut technologique fondé à Haïfa, en 1912, par le Hilfsverein des Deutsche Juden. La majorité non sioniste du conseil d'administration entend imposer l'allemand comme langue d'enseignement. Ben Yehuda menace que « le sang coulera dans les rues ». L'association des enseignants hébreux met en grève les enseignants du réseau des écoles du Hilfsverein et interdit à ses membres d'accepter des postes au Technion comme aux étudiants de s'y inscrire, et une vague de manifestations balaie le pays. Lorsque l'Institut ouvrira enfin ses portes, en 1924, les premiers cours se donneront en hébreu...

À ce moment, la troisième aliya (1918 - 1925) bat son plein, et ses dizaines de milliers de membres sont pour la plupart aussi révolutionnaires que leurs devanciers. Naturellement, les colonies socialistes, kibboutzim et moshavim, qu'il fondent sont hébréophones.

Cependant, la toute nouvelle Union soviétique interdit l'usage de l'hébreu, ce qui pousse de nombreux intellectuels, enseignants et écrivains à rejoindre le Yishouv. C'est à ce moment qu'arrive nombre d'écrivains hébraïsants, dont Bialik, le « poète national », et Ahad Ha-Am. La bataille de la langue est définitivement gagnée, sur ses deux fronts : sur le front littéraire puisqu'il est désormais acquis que l'hébreu moderne est capable d'exprimer tous les mouvements de la vie de l'individu et de la collectivité, le murmure de la vie intérieure comme l'épopée nationale, la polémique politique comme l'actualité internationale. Et sur le front vernaculaire, puisque des générations d'enfants grandissent dorénavant en hébreu.

Ce fut un combat cruel, comme toutes les révolutions. Les langues juives traditionnelles furent délibérément sacrifiées, et d'abord le yiddish, parlé en diaspora par les quatre cinquièmes du peuple juif. Ce faisant des modes de pensée et de vie séculaire fut repassée par profits et pertes.

(LDL)

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