Massada

Massada : la construction d'un mythe sioniste

"Esprit" N°294 - mai 2003, pp.80-81

L'exemple le plus connu utilisation de l'histoire par le mouvement national juif a certainement été Massada. Citadelle royale d'Hérode, elle fut la dernière place forte juive à tomber aux mains des Romains, trois ans après la destruction du deuxième temple. L'historien juif Flavius Josèphe, dans son récit classique La guerre des Juifs [1], raconte qu'un leader, Eleazar Ben-Yair, s'y réfugia à la tête d'un groupe de zélotes. Après un long siège, les troupes romaines réussirent à faire une brèche dans la muraille. À l'instigation d’Eleazar, les derniers survivants préférèrent le suicide collectif plutôt que la capture.

Flavius Josèphe décrit les dernières heures de Massada, la harangue du chef, et le suicide collectif de 960 personnes. Massada est aussi brièvement mentionné dans L'histoire naturelle, de Pline.

L'histoire réelle du site a été fréquemment mise en doute par divers historiens, notamment en France par Pierre Vidal-Naquet. Mais mieux : la tradition juive n'a jamais accordé de place à l'épisode de Massada. En fait on ne sait rien de sûr. Il est plutôt vraisemblable, estime-t-on aujourd'hui, qu'il s'agissait d'une bande de sicaires qui pratiquaient le meurtre politique, non seulement contre les Romains mais aussi contre leurs opposants juifs, qu'ils avaient été expulsés de Jérusalem par leurs coreligionnaires et que, sur la route de Massada, ils pillèrent des villages juifs et y massacrèrent leurs habitants. Par ailleurs il n'y a pas de traces convaincantes de « combat » entre les Romains et les défenseurs de Massada.

La réévaluation de cette histoire, pour l'utiliser à des fins politiques, a eu lieu durant le mandat britannique. La guerre des Juifs fut publiée en hébreu moderne à l'usage des pionniers en 1923. Surtout un poète juif de Palestine, du nom de Lamdan, publia en 1927 un poème épique intitulé Massada, provoquant l'enthousiasme de la société juive, qui réagit avec ferveur et émotion. En peu de temps, ce texte devint un documents essentiel pour la formation morale des jeunes, une sorte de texte sacré faisant passer Massada du champ historique au champ mythologique.

Mais c'est à l'été de l'année 1933 que tout va se passer. Un cadre du mouvement de jeunesse sioniste appelée Schmarya Guttman rentre dans son kibboutz un soir de cet été. Sportif, il décide de rentrer à pied, en passant par la mer Morte et Massada. Justement, l'antique citadelle a connu un regain d'actualité grâce aux travaux de l'archéologue allemand Schulten en 1932. De nuit, le jeune homme originaire d'Écosse monte sur le rocher, pourtant d'accès difficile. Quelques jours plus tard il raconte son aventure à l'un de ses amis, dirigeant du mouvement sioniste est d'ailleurs futur président de l'État d'Israël, Ben-Zvi, et les deux hommes se mirent d'accord pour constater la force potentielle d'un tel lieu : son emplacement au coeur du désert pouvait très bien servir à symboliser la solitude du peuple juif, la solitude des pionniers dans un monde hostile. Massada était le dernier refuge, il n'y avait pas de retraite possible. Persévérer, résister, se défendre à tout prix, tel pourrait être le message de Massada.

C'est là que l'on passe à la réécriture de l'histoire par Guttman lui-même, selon lequel, si les Romains ont déployé de tels efforts pour les anéantir, les hommes de Massada ne pouvaient être que de fiers combattants pour la liberté du peuple juif, des sionistes avant la lettre.

Durant l'été de 1941, les succès de Rommel en Afrique du Nord suscitèrent de vives inquiétudes chez les dirigeants juifs de Palestine, qui préparèrent un plan de défense appelée « Massada sur le Carmel ». Guttman exploita à fond le potentiel pédagogique de l'épisode : il organisa une rencontre des animateurs de mouvements de jeunesse sioniste au sommet de Massada pour y célébrer le lien indestructible du peuple juif avec cette terre. Avant de redescendre, ces jeunes rédigèrent un texte qui fondait le mythe : une sorte de pacte religieux qui décrit la montée vers les hauteurs, vers Massada. Les zélotes étaient devenus des combattants pour la liberté de la nation, Massada devenait dans la nouvelle culture sioniste l'antithèse de la Shoah.

Une nouvelle étape est franchie dans les années 1960, avec les fouilles archéologiques menées par Ygael Yadin, le commandant en chef de Tsahal devenu le plus célèbre archéologue du pays. Les fouilles devinrent un événement national, chaque nouvelle découverte étant immédiatement annoncée par la presse et la radio. Yadin a vraiment donné corps au mythe inventé par Guttman, avec la bénédiction des autorités.

Massada est devenu le site de rassemblement des mouvements de jeunesse sioniste, les soldats viennent y prêter serment, etc. Par ailleurs, le « complexe de Massada » sert souvent à justifier les positions politiques dures, syndrome de personnes qui croient que le monde entier leur est hostile.

[1] NDLR : Flavius Josèphe n'a pas été le témoin des événements qu'il rapporte: au moment où ils sont supposés avoir eu lieu, il était déjà retourné à Rome. Il s'agit par ailleurs d'une source unique, aucun autre récit contemporain n'étant disponible. En outre, il convient de noter que l'original de la "Guerre des Juifs" a été rédigé en araméen, mais le manuscrit en a été perdu. Seule une traduction grecque est parvenue jusqu'à nous, dont il est impossible d'apprécier la fidélité à l'original. Par ailleurs, Flavius Josèphe était un descendant de Jonathan Maccabée, à qui il attribue pour cette raison un rôle historique éminent, que les découvertes archéologiques contredisent. Il semble donc que la gloire de sa famille avait plus de valeur à ses yeux que le respect de la réalité historique, ce qui doit conduire à relativiser la valeur de son récit. Enfin, Flavius Josèphe était au service de l'empereur Vespasien, à la gloire de qui ses écrits devaient obligatoirement contribuer. Ce n'était donc pas non plus une plume libre et indépendante. Il est donc clair que si "La Guerre des Juifs" doit être considérée comme une source importante, c'est surtout parce que c'est la seule dont on dispose, et qu'il ne saurait sérieusement être question pour autant de la tenir pour "rien que la vérité, toute la vérité".

(LDL)

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