Historiographie

Comment (et pourquoi) les historiens ont concocté une histoire "sur mesure", au mépris de toute rigueur scientifique

Ilan Greilsammer - "Esprit" N°294 - mai 2003, pp.71-75

Les Juifs vivaient dans des régimes et des cultures fondamentalement divers, dans des pays extrêmement variés, d'Europe, d'Amérique, d'Afrique et d'Asie, et ils savaient histoire et croyances a priori inconciliables. Comment faire un peuple, a fortiori un État, de ce « rassemblement des exilés » ? Contre des conceptions concurrentes de l'identité juive (assimilationnisme, territorialisme, socialisme révolutionnaire, etc.), le sionisme se fondait sur le credo d'une nationalité juive : selon les penseurs et les dirigeants sionistes, les Juifs sont une nation, ils ont une histoire commune est un territoire commun, histoire et territoire national qu'ils ont réussi à sauvegarder dans leur coeur, malgré l'exil et la dispersion. Mais cet axiome était très difficile à prouver tant, pour les élites du XIXe siècle, le judaïsme avait une signification non pas nationale mais culturelle et religieuse : les pays d'accueil étaient considérés par les Juifs comme leur patrie et certains, comme les Juifs réformés d'Allemagne, voulait même supprimer des livres de prières toute idée, même symbolique, d'un retour à Sion ; d'autres, les Juifs orthodoxes, tenaient le nationalisme moderne en suspicion, y décelant un nouveau « faux messianisme ».

Ainsi, toute nation en train de se constituer à un problème fondamental de légitimité, et non seulement dans ses relations avec l'extérieur, avec les autres, mais surtout vis-à-vis de son propre peuple. Les chefs sionistes tout comme, cinquante à cent ans plus tard, les chefs palestiniens, ont constamment redouté que leur peuple ne soit pas gagné à l'idée, ne croit pas dans la cause, ne soit pas convaincu de la justesse du grand dessein national, choisisse un autre type d'identité. C'est pourquoi tous les moyens possibles furent mobilisés pour fonder cette légitimation, en particulier en fabriquant des mythes historiques, lesquels ont constitué une dimension essentielle de la production d'une culture israélienne - la plupart des intellectuels, universitaires et écrivains, s'y sont associés avec enthousiasme.
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D'autre part, le mouvement national israélien a toujours dû lutter pour être reconnu dans son environnement, par le monde arabe et par le monde en général. La recherche de cette reconnaissance a été au centre de tout l'effort politique de l'organisation sioniste, puis des gouvernements israéliens successifs : se faire reconnaître, se faire admettre, nouer des relations diplomatiques, économiques et culturelles, etc. De même après s'être entendu dire des années durant par les Israéliens et les pays occidentaux qu'il n'existait pas de « peuple palestinien », qu'il s'agissait d'une pure invention, et après avoir été manipulé dans tous les sens par les gouvernements arabes, le mouvement national palestinien a cherché à se faire reconnaître, d'abord comme peuple ayant des droits, ensuite comme nation aspirant à un État en terre de Palestine. Là encore, dans les grandes lignes, il en va d'une même quête de reconnaissance et de légitimité.

Le sionisme s'est attelé à cette double tâche et y a consacré toute ses forces morales et intellectuelles. Dans les années 1920, le grand historien Ben Zion Dimour, l'un des fondateurs de l'université hébraïque de Jérusalem, se joint au mouvement national à un moment où l'historiographie sioniste est en passe de devenir la mémoire collective, inséré dans une structure et une discipline universitaires. C'est alors, pour reprendre les termes d'Éric Hobsbawm à propos du nationalisme européen, qu'une nation a été « inventée », une tradition est imaginée, une communauté est narrée.

À la recherche des continuités

Voulant prouver à tout prix le « droit historique » des Juifs sur Eretz-Israël, l'historiographie sioniste a poussé la causalité à l'extrême, affirmant l'unité globale et ininterrompue de la nation juive pendant toute la période de l'Exil, et posant certains axiomes : le peuple juif s'est maintenu durant deux mille ans comme une entité organique unique ; cette nation a toujours eu une dynamique active, et n'a pas seulement agi en réaction à son environnement local ; les communautés juives ont toujours maintenu entre elles des relations grâce a des liens sociaux, religieux et culturels ; c'est Eretz-Israël, la terre d'Israël promise à Abraham, Isaac et Jacob, qui a joué le rôle de centre unificateur dans la vie de toutes les communautés juives ; cette terre de rêves à continué, malgré la dispersion, à être l'axe unique de l'identité nationale juive ; de plus, il y a toujours eu une présence juive en Eretz-Israël, sans aucune discontinuité ; enfin, depuis l'antiquité et jusqu'à nos jours, la nation juive a constamment lutté pour sa renaissance et sa souveraineté politique dans son pays.

Il est tout à fait remarquable que l'historiographie palestinienne, développé par les intellectuels proches de l'OLP puis par l'Autorité Palestinienne, se soit attachée à développer exactement les mêmes thèmes, en copiant l'exemple sioniste qu'ils avaient sous les yeux : pour prouver le droit historique, on a affirmé que le peuple palestinien était un peuple de très longue ascendance, qui remontait jusqu'aux peuples cananéens ; et qu'il n'avait jamais quitté sa terre, jusqu'à son expulsion en 1948 ; et que la terre de Palestine (la terre, les pierres, l'olivier) avait toujours constitué son fondement unificateur ; que la nation palestinienne avait toujours lutté pour sa reconnaissance et sa souveraineté politique dans son pays ; que les réfugiés installés en Palestine, au Liban ou ailleurs, n'avait jamais voulu s'intégrer dans les pays d'accueil, etc.

Dans les deux cas, l'objectif fixé par les politiques aux historiens mobilisés était très difficile à réaliser, car il mettait à lourde épreuve leur conscience professionnelle et scientifique : comment prouver l'ancienneté d'un peuple, comment prouver son unité perpétuelle et sa continuité, comment prouver son attachement ininterrompu avec la terre de Palestine ou d'Israël, alors que des travaux historiques et archéologiques incontestables montraient précisément le contraire (dans le cas juif, les historiens sionistes se voyaient assigner la tâche de « démolir » les travaux des plus grands historiens Juifs du XIXe et du XXe siècle : Jost, Graetz, Geiger, Dubnow, Taebler…) ?

Les historiens israéliens et palestiniens, qui ont écrit les uns sur l'histoire d'Israël et les autres sur l'histoire de la Palestine, ont concocté tant bien que mal une histoire mobilisée au service de leur cause nationale. Ce n'est pas par hasard que les grands historiens des deux camps ont été liés, d'une manière ou d'une autre, à la direction politique de leur temps, certains appartenant même à cette direction politique (Ben Zion Dimour fut à la fois ministre de l'éducation nationale des premiers gouvernements Ben Gourion et rédacteurs des livres d'histoire nationale).

Dans les deux cas, ces historiens sont allés rechercher dans les archives des preuves « irréfutables » de l'existence d'un mouvement national lié à cette terre, bien avant l'époque moderne, estimant sans doute que l'ancienneté fondait la légitimité. Sélectionnant leurs sources, les historiens sionistes ont voulu retrouver les traces du mouvement national juif depuis le XVIIe siècle, voire depuis les temps bibliques. Ce faisant, ils répondaient aux appels pressants de Ben Gourion. Les pionniers de l'historiographie sioniste, ce sont Gershom Scholel, Itshak Baer, Ben Zion Dimour, ces érudits qui, dans les années 1930, on construit de toutes pièces cette chronique. Les traces des temps de rupture, d'isolement des communautés juives, les marques de fusion dans les cultures nationales, et surtout le fait que, durant des siècles, le peuple juif n'a fait aucun effort réel pour revenir en Eretz-Israël même lorsqu'il aurait pu le faire individuellement ou collectivement, tout cela a été gommé, passée sous silence.

De façon tout à fait similaire, les historiens et écrivains palestiniens, qu'ils enseignent dans des universités du monde arabe ou des universités prestigieuses des États-Unis, ont essayé de faire remonter les origines du peuple palestinien le plus loin possible, avant même la naissance du peuple juif. Et tant en Israël qu'autour de l'OLP, une cohorte de professeurs, chercheurs, maîtres d'école, responsables du système éducatif, dirigeants de mouvements de jeunesse, écrivains et poètes, journalistes, organisateurs de cérémonies nationales, inventeurs d'emblème, se sont relayés pour véhiculer ce message historique, affirmant la vérité de la nation.

Aussi bien les dirigeants sionistes que palestiniens ont acceptés sans remise en question l'idée même, pourtant très discutable, d'un « droit historique » à la terre : l'ancienneté de la présence sur la terre, la continuité de la présence sur la terre, le faite d'avoir constitué la majorité des habitants à tel moment ou à tel autre, le fait d'être retourné sur sa terre alors que les autres l'ont « abandonnée », le fait d'avoir acheté légalement des terres, etc.

Ce n'est que très récemment, en 1980, que l'un des plus grands écrivains israéliens, A.B. Yehoshua, dans un texte intitulé « D'un droit à l'autre » [...] montrait bien la parfaite inanité du concept de droit historique, et le fait que l'histoire en tant que telle ne pouvait en aucun cas fournir un fondement moral ou juridique à l'occupation.

L'insistance sur l'histoire ancienne, voire très ancienne, est manifeste dans la mise en valeur du récit biblique, chez tous les chefs sionistes, au premier rang desquels David Ben Gourion. Contrairement à la culture du Talmud, liée à l'Exil et à la dispersion, la Bible s'est vue attribuer un rôle central. Ce texte sacré permettait de faire le lien entre le sionisme politique moderne et l'histoire ancienne du peuple hébreu, en sautant par-dessus la période de l'Exil que l'on préférait mettre de côté. On a choisi des sections adéquates de la Bible, en en donnant des interprétations appropriées aux but national recherché. Comme les patriarches, comme les prophètes, comme David ou Samson, le « nouvel Hébreu » aurait la force physique et le courage, un corps sain, un lien direct avec la terre et les champs, il manifesterait sa fierté et sa bravoure nationale, antithèse vivante du juif de l'exil et de la dispersion.

Le meilleur exemple est sans doute le poids accordé par le sionisme à l'épisode de la sortie d'Égypte, relaté dans le Livre de l'Exode et fêté par les Juifs à Pâque. Le sionisme s'est emparé très tôt de cette « histoire », en changeant bien sur l'interprétation divine en celle d'un peuple qui prend avec courage son destin national entre ses mains et se libère du joug de ses oppresseurs, sous la conduite d'un leader politique (Moïse ou Ben Gourion) apte à transformer une horde d'esclaves en un peuple libre.

Le sionisme a évidemment profité du fait que la Bible, à côté de ses enseignements moraux et de son code de lois religieuses, se présente comme un récit historique, celui de la naissance du peuple juif, de sa lutte de libération nationale, de son lien avec la terre d'Israël. Évidemment, il a bien davantage mis l'accent sur l'histoire et les chroniques que sur le Peutateuque et les commandements divins, et il a sélectionné tous les passages où c'est la nation qui semble agir plutôt que Dieu. La Bible est devenue, dans l'enseignement sioniste laïque, l'expression d'une culture nationale, elle a été sécularisée et nationalisée.

(LDL)

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