Mépris

«Ce n'est pas à l'intérêt que songent d'abord les hommes fiers, mais au cas que l'on fait d'eux»

André Fontaine - "Le dernier quart du siècle" - Ed. Fayard 1976

André Fontaine, ancien rédacteur du chef du journal Le Monde, avait mis le doigt, dans son livre "Le dernier quart du siècle", paru en 1976, sur une dimension essentielle du conflit israélo-palestinien, même s'il cédait (comme presque tous les journalistes à l'époque) à certains poncifs de la propagande sioniste notamment en parlant des "centaines de milliers de Palestiniens qui s'étaient enfuis, alors qu'on sait aujourd'hui qu'ils n'ont pas pris la fuite mais ont été chassés par une opération de "nettoyage ethnique" de grande envergure, ou en prétendant que les armées arabes ont en 1948 réellement tenté d'empêcher la création du "nouvel état" (les "nouveaux historiens" israéliens ont ramené cette prétendue tentative à ses justes propostions). Son diagnostic n'en reste pas moins important :

La première erreur des Israéliens date du lendemain même de leur première victoire, celle qu'ils ont remportée, en 1948, à la surprise générale, contre les armées arabes coalisées pour empêcher la création du nouvel État. Ils n'ont pas compris qu'il leur fallait avant tout se faire accepter par les peuples qui les entouraient, et notamment par des centaines de milliers de Palestiniens qui s'étaient enfuis et dont ils avaient pris les terres et les maisons. Au lendemain de leur fulgurante victoire de 1967 encore, le vertige du succès, né de la soudaine réunification de Jérusalem, les a empêchés de saisir l'occasion qui leur était peut-être offerte, face à monde arabe pris par le doute, de gagner la paix par la magnanimité.

En choisissant d'ignorer le problème des réfugiés palestiniens, en refusant, dès 1948, de contribuer en quoi que ce soit à l'allégement de leur sort - les autres Arabes n'avaient qu'à s'en charger -, les dirigeants du nouvel État créaient, au moment où cessait enfin l'errance d'Israël, un nouveau peuple errant, non moins persuadé que les juifs de l'injustice de son sort et encouragé par son opiniâtreté même à lutter par tous les moyens pour retrouver sa patrie.

Ce peuple croyait bien souvent déceler, chez ceux qui s'étaient installés à sa place, un sentiment pire que l'indifférence ou l'hostilité : le mépris. Aux yeux de trop d'Israéliens, légitimement fiers de succès arrachés à la force du poignet, les Arabes n'étaient pas capables, simplement parce qu'ils étaient Arabes, d'arriver à leurs fins.

En les battant, trois fois, à plate couture, en laissant percer leur mépris d'hommes du XXe siècle férus de technique et d'efficacité, à l'égard de ces incorrigibles rêveurs qui se refusaient à voir la réalité telle qu'il la voyaient eux-mêmes, en traitant à l'occasion de « couards » des hommes qui risquent leur vie quotidiennement, en ne leur laissant, en fin de compte, d'autre choix qu’entre s'incliner ou se battre, n'insultaient-ils pas aux seuls bien que la Providence ait donnée en surabondance à tous les Arabes : la fierté ?

Avec un tel adversaire, le seul moyen de faire directement la paix, hors la capitulation de l'un ou de l'autre, aurait été de trouver le chemin de son coeur. Mais les plus généreux des israéliens allaient rarement au-delà du paternalisme : une de leurs thèses favorites était que, grâce aux niveaux de vie et d'éducation supérieur des Arabes d'Israël, les autres Arabes finiraient par réaliser ou étaient leur intérêt véritable.

L’« intérêt » ! Ce n'est pas à l'intérêt que songent d'abord les hommes fiers, mais au cas que l'on fait d'eux. Nul ne l'a mieux compris que Malraux, dont il ne faudrait jamais se lasser de répéter le mot admirable de L'espoir : « pour tout dire voilà, je ne veux pas qu'on me dédaigne ».

(LDL)

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