Mémoires palestiniennes

Dans la résistance palestinienne, certains responsables ont des mères juives

Mémoires palestiniennes. La terre dans la tête. Anwar Abu Eishe. Clancier-Guénaud. 1982.

Le livre « Mémoires palestiniennes. La terre dans la tête » raconte le peuple palestinien à travers les témoignages personnels et autobiographiques de Palestiniennes et de Palestiniens de tous âges et de toutes conditions sociales.

« Il témoigne entre autres de la profondeur des liens qui existaient, sous le mandat britannique, entre certains juifs et certains Palestiniens au niveau individuel (mariages, amitiés, voisinages, etc…) et pratiquement tous les témoins insistent sur ce point, où ils veulent voir la preuve et l’espoir qu’une coexistence réelle entre les deux peuples sur la totalité du pays est possible...»

Israël Shahak, ancien Président de la Ligue israélienne des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Saïd Abu Ghazaleh

Je suis né en 1929. J’habitais rue de Nazareth à Haifa. J’ai étudié à l’Ecole de l’Indépendance.

J’avais beaucoup d’amis juifs. Je parle très bien l’hébreu. La rue de Nazareth est juste à côté de la rue Hashomer qui était habitée par des juifs. Nous n’étions séparés que par un escalier. Le quartier juif Al Haddar était sur la colline, nous les Arabes, nous habitions sur la côte, au pied de cette colline.

Et moi, je suis marié avec une juive qui s’appelle Victoria Mahfouz. Les mariages entre juifs arabes n’étaient pas rares à cette époque. Beaucoup de mes amis se sont mariés avec des jeunes femmes juives. Dans la résistance palestinienne, certains responsables ont des mères juives. Un de mes amis, Fouad Alzanati avait épousé une juive. Il est mort pendant les évènements de 1948. Je traversais en sa compagnie une rue de Haifa, un tireur d’élite sioniste l’a tué. Des Palestiniens mouraient tous les jours de cette façon à Haifa en 1947-1948. La femme de mon ami s’est remariée avec son frère ; actuellement ils vivent en Syrie et ils ont dix enfants.

Yussef Ayoub Haddad

Je suis né en 1938, au nord de la Palestine dans la région de Saint-Jean-d’Accre, à Al Bassah près de Nakoura, le poste frontière avec le Liban. Il y a vait 5000 habitants musulmans et chrétiens au village. Les chrétiens étaient en majorité catholiques romains et les musulmans en majorité chiites. Il y avait également une minorité de musulmans sunnites et quelques protestants depuis l’arrivée des missionnaires dans les années 20. Comme 17 % de la population palestinienne de l’époque, j’étais chrétien et nous participions pleinement à toutes les fêtes musulmanes et le musulmans participaient aux nôtres.

Les Palestiniens n’ont jamais fait de différence entre juifs, chrétiens et musulmans. Les juifs ont toujours été extrêmement bien traités. Nos pères nous racontaient avec beaucoup de sympathie l’arrivée des juifs échappant aux pogromes à la fin du 19ième et au 20ième . La population palestinienne leur a offert l’hospitalité et les a aidés à s’installer.

Nos sentiments ont changé avec la déclaration Balfour quand nous avons compris les projets sionistes.

Khaled Shanaa

Taïtaba mon village natal est situé tout au nord de la Palestine, à 15 km de Safad. Mon père était cheik du village en même temps grand propriétaire.

Dans le village, il n’y avait pas de juifs, mais j’avais de très bonnes relations avec les juifs de Safad, meilleures qu’avec les musulmans car ils étaient commerçants et je les connaissais mieux. Nous leur vendions des céréales et ils nous vendaient des textiles. Dans les années ’20, il y avait à Safad environ 12 000 musulmans, 6 000 juifs et 3 000 chrétiens.

A Miroun, à l’ouest de Safad un quart des terres appartenaient à un juif, Alderaï avec qui nous étions très copains. Chaque année au cours de l’été les juifs fêtaient Assadik ; nous y allions avec des amis de mon âge et la fête durait trois jours. Pas très loin, à Alsjich qui est un village à moitié chrétien et à moitié musulman, nous avions beaucoup d’amis. De même à Kfar Bouroum, villages en majorité chrétien à l’époque (il a été détruit par les israéliens). Nos relations entre juifs, chrétiens et musulmans étaient sans problème.

En 1929, il y a eu un soulèvement au cours duquel trois Arabes ont été pendus à Safad. Du coup, les chefs traditionnels ont demandé à la population de boycotter les juifs. Ce boycott a été relativement respecté.

Malgré tout nous restions en contact avec les juifs. Par exemple, à Safad, c’est un commerçant juif qui vendait le ciment. Il y avait des cartes de rationnement. Quand je suis allé chez lui en acheter pour construire un pressoir à l’huile, nous avons parlé longuement et il m’a expliqué des choses que je n’oublierai jamais. Il m’a dit : « Pourquoi nous boycottez-vous, nous des juifs arabes installés depuis des générations à Safad ? Cela ne sert à rien. Nous avons vécu en frère pendant longtemps. Et de toute façon ce n’est pas nous qui vous causons du tort, ce sont les juifs qui viennent de l’extérieur. Nous n’avons pas de pouvoir de décision ; ce sont les « grands » qui décident, autour d’une table, qui aura quoi. »

A l’époque je ne comprenais pas ce point de vue, maintenant je crois qu’il avait raison. Le rabbin Dirai qui habitait à Miroun a essayé de m’expliquer la même chose. Ce boycott n’empêchait pas les relations sociales normales. Nous allions nous faire soigner chez les médecins juifs. Dans les autres régions par contre, le boycott n’était pas respecté, il l’était à Safad à cause de la pendaison des trois Arabes.

Abu Omar al Sharif

Je suis né à Hebron en 1918…

Pour ce qui est des relations entre les juifs et les arabes, il n’y avait aucun problème – j’insiste aucun problème jusque dans les années 20 – En cas de conflit, nous réglions les différends à l’amiable. Je me souviens en particulier d’une affaire qui s’est produite à Hebron. Une femme juive habillée en musulmane était sortie seule dans la rue, ce que n’aurait jamais fait une femme musulmane de la ville qui ne sortait faire des courses dans les magasins qu’accompagnée de son fils ou de son mari. C’était bien différent à la campagne où les femmes aidaient les hommes aux travaux des champs. A l’époque, les femmes juives portaient une robe longue accompagnée d’un châle carré d’un mètre tandis que les musulmanes portaient une robe longue et un voile. Le soir même, 80 musulmans de la ville sont allés protester de ce geste auprès du grand rabbin juif Jacob. Après vérification de l’authenticité des faits, le rabbin est allé s’excuser au nom de la communauté juive auprès de plus vieux musulman ayant fait partie de la délégation des 80. Les musulmans ont simplement demandé que de tels faits ne se reproduisent plus…

Cheik Al Jabari

Hebron, ma ville ville natale existe depuis 4000 ans. C’est la ville d’Abraham, qui est enterré et dont elle porte le nom. En effet, nous ne disons jamais Hébron mais Al Khalil ce qui désigne Abraham en arabe…

A la mosquée Al Ahram Al Ibrahim, les Israéliens ont décidé de diviser la mosquée en deux parties, l’une pour les Juifs, l’autre pour les Musulmans. Maintenant, lorsque nous faisons la prière, ils rentrent avec leurs chaussures et viennent se planter là debout tout près de nous.

On ne peut plus discuter avec eux.

Avant ce maudit sionisme, nous cohabitions normalement. Ma dentiste à Hébron était juive, j’avais à faire avec des commerçants juifs. Les maisons des juifs se trouvaient au milieu de celles des Arabes.

Jose Nasri

Je suis né en 1908 à Jérusalem. Nous habitions dans le quartier Al Mosrahah, juste à côté du quartier juif. Dans mon enfance, tous les enfants jouaient ensemble sans se demander qui était juif, musulman ou chrétien – ça n’avait pas d’importance ; on parlait tous la même langue, on vivait tous de la même façon

Saïd

Saïd est né en 1935. Il habite en Cisjordanie et travaille à Jérusalem.

La terre pour nous, c’est ce qui compte le plus. C’est pourquoi il faut comprendre que nous ne renoncerons jamais à nos terres.

Nous n’avons pas de haine pour les juifs, l’adversaire, c’est le sionisme. Je suis très dangereux pour les sionistes, car je crois que l’amitié est possible entre juifs et Arabes. Quand j’étais enfant, mon voisin était juif, et c’est lui qui m’a sauvé la vie lors des événements en 1948.

J’ai été chassé, emprisonné, torturé, mais chaque fois que j’ai eu l’occasion de dialoguer avec des juifs, j’essaie. J’ai fait des conférences dans des kibboutzim « progressistes » pour essayer de leur faire comprendre quelle est la vie des paysans palestiniens : ils vivent à côté d’eux sans les voir.

(MDL)

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