Pacifistes

Le "mouvement de la Paix" israélien a soutenu les tueurs d'enfants et s'est mis à la disposition de la machine de propagande

Michel Warschawski - "Confluences Méditerranée" - N° 37 -printemps 2001

« La gauche israélienne nous a trahis, et il faudra longtemps pour que nous acceptions de renouer le contact avec ceux qui se prétendent nos amis. Depuis sept ans ils nous courent après, pour développer des projets communs, grassement subventionné par les programmes ‘people to people’, pour créer l'impression d'une normalisation. Mais quand il s'agit de protester contre la politique criminelle de leur gouvernement, ils se taisent. Pire, il s'alignent, et lancent un doigt accusateur contre les victimes. »

Ce constat sévère fait, début octobre [2000], par Ahmad Jaradat, un ancien détenu administratif militant dans une O.N.G. des Droits de l'homme, exprime, dans des termes plus modérés que la moyenne, un sentiment largement partagé par le milieu associatif palestinien. Au moment où les Palestiniens en avaient le plus besoin, le mouvement de la paix israélien a été absent. Pire, il a soutenu les tueurs d'enfants, mettant son passé pacifiste à la disposition de la machine de propagande officielle dans les efforts qu'elle déployait pour justifier ces crimes.

Pourtant, ce silence complice ou cette complicité bruyante ne devrait pas surprendre. Elle faisait suite à sept ans de démission et d'indifférence généralisée envers la poursuite de l'occupation et de son lot de souffrances et d'humiliations. Ce n'est pas la réaction palestinienne à la visite provocatrice d'Ariel Sharon sur le Haram el-sharif qui a fait dérailler le mouvement de la paix israélien, mais la Déclaration de principes d'Oslo et la nouvelle situation politique que ces déclarations avaient ouverte.

La guerre est finie

La signature des Accords d'Oslo avait signifié pour une grande majorité des pacifistes israéliens la fin du conflit est donc l'occasion d'une démobilisation générale. « La Paix maintenant » devenait « Maintenant c'est la paix », le gouvernement - de gauche et donc, par définition, engagé à mener à bien jusqu'à son terme le processus de paix - devant simplement négocier les détails de sa mise en oeuvre. La joie des pacifistes israéliens n'était pas feinte : ils voyaient dans les accords d'Oslo le début d'une nouvelle ère, où il cesseraient d'être des occupants et pourraient enfin vivre une normalité à laquelle ils aspiraient depuis longtemps.

La reconnaissance de l'État d'Israël par l'OLP a été perçue comme une absolution pour les crimes commis au cours des « 100 ans de conflit » et la déclaration soutirée à Yasser Arafat de jours avant la signature des accords, dans laquelle on l'obligeait à « dénoncer fermement le terrorisme », a été ressenti comme des excuses pour les actions passées et comme une espèce d'aveu de la part du président de l'OLP sur la responsabilité des Palestiniens dans l'existence même du conflit. Ce révisionnisme de l'histoire imposée et dicté aux Palestiniens, ainsi d'ailleurs que l'exclusion du droit et le déni de justice qui caractérisait la Déclaration de Principes, avaient été perçus, à juste titre, par les Palestiniens et les forces de gauche à travers le monde, comme la faiblesse principale des accords d'Oslo. Pour la gauche sioniste, au contraire, c'en est le coeur, et la raison essentielle de leur joie.

Dans une lettre ouverte à un ami de « La Paix maintenant » écrite quelques jours après la signature des Accords d'Oslo, je disais :

« Vous avez dansé sur la place parce que vous étiez heureux de CETTE paix. Non pas juste une simple paix, mais un mélange de paix, de sécurité, de concessions de grande importance, de renonciation au terrorisme, de Palestiniens se culpabilisant pour leurs fautes passées. Une paix dont vous pouviez être fiers. Une paix - vous vous en vantez - pour laquelle vous ne donnez rien (« juste un petit quelque chose », murmure le premier ministre) et vous gagnez beaucoup : reconnaissance, plus grande sécurité, fin de l'Intifada, renonciation au terrorisme, être soulagé des Arabes et plus encore. Vous êtes HEUREUX de cette paix et, en son honneur vous m'invitez à danser avec vous. Non merci.

Depuis que je vous connais, quinze ans déjà, vous avez combattu pour la paix, non comme une valeur en elle-même, mais comme un moyen de nous assurer, à nous les Israéliens, la sécurité. Vous êtes en faveur du retrait des territoires occupés afin d'assurer à Israël une majorité juive, vous avez manifesté contre Sharon parce que vous étiez préoccupés par l'âme de la jeunesse juive ; et vous avez accepté de parler avec l'OLP de peur d'être obligé de le faire avec le Hamas. En contraste, je vois la paix comme une fin et pas simplement comme un moyen, et j'appelle à l'évacuation des territoires occupés parce que nous n'avons aucune raison d'y être, même si l'occupation ne nous coûtait pas une victime, pas un centime ; et je suis hostile au fait de tirer sur des enfants - et des adultes - tout simplement parce qu'il est interdit de tirer sur des enfants et des civils.

Que pourrait-il y avoir de meilleur pour vous que cette paix ? Vous vous êtes débarrassés de Gaza, vous avez séparé les Israéliens des Palestiniens, vous leur avez laissé le sale boulot et vous leur avez même pas promis à un retrait ou un véritable État. La paix pouvait-elle être achetée à un moindre prix ? Pour vous la relation israélo-palestinienne a toujours été un jeu à somme nulle : chaque chose que nous leur donnons signifie moins pour nous. Ils gagnent, nous perdons. Si vous étiez capables de penser réellement en termes de paix, vous comprendriez à quel point vous avez tort : plus les Palestiniens reçoivent de droits - plus d'indépendance, plus de fierté - plus nous en bénéficions. Plus nous sommes mesquins, plus nous sommes perdants... ».

Pendant sept ans, les pacifistes palestiniens ont dévoré les dividendes de la paix qui, pourtant, était encore à construire : la sécurité, garantie par la collaboration entre les services de sécurité israéliens et palestiniens ; un certificat international de bonne conduite, et donc une invitation à se joindre au club restreint des pays civilisés, démocratiques et riches ; une prospérité nouvelle rendue possible par la croissance des investissements étrangers, après qu'Israël soit reconnu comme pays que la guerre ne menaçait plus ; la paix avec les pays voisins (Jordanie et, à 200 m près, la Syrie) ; l'ouverture sur le monde arabe, et la reconnaissance d'un nombre de plus en plus grand de pays musulmans (l'Indonésie en particulier) et arabes (Qatar, la Tunisie et le Maroc, pour n'en citer que quelques-uns) ; et, finalement - et ce n'est certainement pas le moins important des dividendes de la paix - la bonne conscience, et la possibilité de se regarder dans le miroir en se disant qu'on est des gens bien, modérés, désirant la paix, et innocentés de tous les crimes dont on avait été accusés.

La mise en oeuvre des accords d'Oslo aura surtout permis de réaliser ce qui l'aspiration centrale, l'objectif numéro un est la valeur suprême de la philosophie sioniste : la séparation.

Le contenu donné par les pacifistes israéliens à leurs rêves de paix a toujours été la séparation : « eux chez eux et nous chez nous ». « La création d'un État palestinien, a souvent répété Yossi Sarid, président du Meretz, ancien ministre de l'éducation, est la seule façon de nous séparer, et de garantir ainsi le caractère juif et démocratique d'Israël ». Pour les sionistes de gauche, ce n'est pas la séparation qui peut faire avancer la paix, mais la paix qui est une promesse de séparation.

La Déclaration de Principes ayant engendré la séparation et renforcé la sécurité collective et individuelle, les forces de la paix israélienne pouvaient se démobiliser, laissant leurs gouvernement gérer, en toute tranquillité, la suite des négociations, et se consacrer au second objectif prioritaire de la gauche sioniste : la réconciliation nationale.

Un nouveau consensus.

La gauche sioniste se caractérise par son sens profond de la responsabilité nationale. En tant qu'héritiers de la génération des pionniers, les militants du Parti Travailliste, du Meretz et de La Paix Maintenant se sentent investis d'une mission qui transcende leurs propres choix politiques : maintenir l'unité nationale en exprimant la volonté consensuelle de la nation israélienne tout entière.

L'invasion du Liban en 1982 et surtout l'Intifada (1987 - 1991) avait provoqué une cassure dans le discours consensuel qui avait été la norme depuis la création de l'État juif. Par-delà les divisions sociales de plus en plus aiguës, deux conceptions politiques s'opposaient de façon de plus en plus ouverte : celle du Grand Israël et de la colonisation des territoires occupés en juin 1967, est celle qui considérait que la paix était possible et souhaitable, dès lors qu'Israël était prêt à mettre fin à l'occupation de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza et à démanteler les colonies. La signature de la Déclaration de Principes semblait représenter la victoire des conceptions modérées et la défaite des partisans du Grand Israël.

La fracture politico-sociale qui a suivi la décision de Yitzhak Rabin de mettre en oeuvre les accords d'Oslo, et les manifestations de plus en plus violentes de la droite ont effrayé la gauche sioniste. Persuadée que les Palestiniens ne feraient plus marche arrière, elle a mis toute son énergie à négocier avec la droite les termes d'un « nouveau consensus national » qui certes reconnaîtrait le principe d'un compromis territorial avec les Palestiniens, mais en fixerait les lignes rouges acceptables par la droite. C'est ainsi que, si la droite était prête à reconnaître le principe d'un État palestinien sur des parties de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza, la gauche s'engageait à maintenir la grande majorité des colons sous souveraineté israélienne, c'est-à-dire à entériner l'annexion de partie substantielle des territoires palestiniens occupés.

Pour la gauche sioniste, la Cisjordanie et la bande de Gaza cessaient, dès 1995, d'être des territoires occupés, pour devenir des territoires en litige dont le statut restait ouvert, et les colonies n'étaient plus des entités illégales et faisant obstacle à la paix, mais des lieux de population juive sujet à des négociations futures.

L'assassinat de Yitzhak Rabin, loin d'élargir le fossé entre ceux qui se revendiquaient de la paix et des valeurs de démocratie et une droite dont l'intransigeance et la violence verbale avaient débouché sur le meurtre, à renforcé la volonté de la gauche de trouver la voie de la réconciliation nationale, pour empêcher à tout prix ce qu'on appelle en Israël « la guerre fratricide ». La droite l'a très vite compris, qui, cessant de mener un combat d'idées avec les pacifistes, décidé de centrer toute sa propagande sur le « danger de la rupture nationale » ; depuis l'élection d’Ehud Barak, les slogans les plus populaires ont été : « le démantèlement des colonies casse le peuple end eux » et « un frère ne laisse pas tomber ses frères », allusion à l'appel chaleureux d'Ehud Barak a « ses frères de Judée et de Samarie », les jours suivant son élection.

À force d’oeuvrer à la réunification nationale, les pacifistes en vinrent à oublier la réconciliation avec les Palestiniens, après avoir passé leur temps à négocier entre eux, les israéliens remplacèrent les négociations avec les Palestiniens par le diktat. C'est le résultat des négociations inter-israéliennes qui étaient offertes aux Palestiniens, avec à la clé, un discours de gauche : « prenez ce qu'on vous offre, parce que même nous, vos amis, nous vous donnerons pas plus ! »

Les pacifistes de gauche

Mais il y a eu des exceptions à cette démobilisation. Soulignons en particulier le Bloc de la Paix (Gush Shalom), animé par l'ancien député Uri Avnery, et le Bat-Shalom, composante israélienne de la coordination des femmes israéliennes et palestiniennes, Jerusalem Link. Si au début du processus d'Oslo, la plupart des militants de ces organisations soutenaient ce processus et croyaient qu'il allait déboucher sur une paix israélo-palestinienne, ils ont néanmoins fait un choix politique qui rappelait la phrase de Rabin en 1995 : « combattons le terrorisme comme s'il n'y avait pas de processus de paix, et non le processus de paix comme s'il n'y avait pas de terrorisme ».

Pour cette aile gauche du mouvement de la paix, il s'agissait de défendre tout pas en avant dans le processus négocié avec les Palestiniens, de promouvoir la paix et la collaboration israélo-palestinienne, de soutenir le gouvernement travailliste quand il semblait faire évoluer le processus et, parallèlement, de continuer à mener sans concession le combat contre l'occupation, le bouclage, les colonies, pour la libération des détenus politiques, pour une participation de la souveraineté à Jérusalem est pour un retrait de l'armée israélienne aux frontières du 4 juin 1967.

Le Gush Shalom et le Bat Shalom n'ont pas hésité non plus à dénoncer sans ambiguïté les violations de plus en plus systématiques des accords par le gouvernement travailliste, à un point où il pouvait parfois sembler qu'ils avaient cessé de croire au processus d'Oslo.

Avec la venue au pouvoir de Benyamin Nétanyahou et de la coalition de droite, d'autres organisations se sont jointes au combat - trop longtemps délaissé - contre l'occupation et ses sévices : les Rabbins pour les Droits de l'homme, le Comité contre la destruction des maisons (ICAHD) et le mouvement des réservistes Yesh Gvul, que les accords d'Oslo avaient paralysé pendant quatre ans. Le vide laissé par la démission de La Paix maintenant poussait ces organisations à coordonner leurs efforts afin de donner un maximum de visibilité à leur résistance contre l'esprit du temps, le temps de la paix pour les israéliens et de l'occupation pour les Arabes.

Il est juste de mentionner également certaines organisations de droits de l'homme comme B’tselem, le Hotline (Moked) pour le Droit de l'individu et le comité contre la torture, qui n'ont pas cessé pendant les années d'Oslo de dénoncer la poursuite des violations des droits humains des Palestiniens, les poussant souvent à s'allier avec des organisations politiques radicales dans leur opposition à la politique d'occupation et de colonisation.

La surprise et la colère

La gauche israélienne a été surprise par la révolte palestinienne qui a répondu à la provocation d'Ariel Sharon sur l'esplanade des mosquées. Surprise comme en 1973, comme en 1987. Surprise parce que dans ses scénarios elle n'avait laissé aucune place à une volonté autonome des Palestiniens. Piégé par des négociations intérêt israéliennes visant à la réconciliation nationale, le mouvement de la paix israélien est resté sourd aux revendications palestiniennes, et aux déclarations de tous ses dirigeants, y compris les plus modérés, sur les conditions nécessaires à un accord sur le statut définitif, et en particulier sur l'exigence du droit, tel que défini par les différentes résolutions des Nations unies.

La seconde Intifada, c'est en fait la reprise de la parole par les Palestiniens, ou plutôt la capacité des Palestiniens de se faire entendre à nouveau par les Israéliens, la gauche en tout premier lieu. D'où sa surprise à laquelle fait suite la colère : pourquoi gâcher une paix si bonne pour nous - et donc pour vous aussi - d'autant plus qu'elle avait de bonnes chances d'obtenir le soutien de la droite israélienne dans le cadre du nouveau consensus national ?

Pour la gauche israélienne, l'Intifada confirme, une fois de plus, que les Palestiniens sont des trouble-fêtes, qu'il « ne ratent jamais l'occasion de rater une occasion », que leur haine est plus forte que leur bon sens, que leur capacité à fantasmer - typique de la mentalité arabe - prend à nouveau le pas sur le réalisme rationaliste, bref qu’ils n'ont pas encore appris à se conduire comme une nation civilisée et moderne.

Et puisqu'ils n'ont pas encore appris, il va falloir continuer à les éduquer, à la trique, en les affamant et, s'il le faut, avec des missiles. Au cours des quatre derniers mois, la grande majorité du mouvement de la paix a soutenu toutes ces mesures ou, pour le moins, a gardé un silence complice. […]

(LDL)

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