Déportations

Eloge des déportations "volontaires ou forcées" et de la purification ethnique par Benny Morris

Benny Morris, professeur d'histoire du Moyen-Orient à l'Université Ben Gourion (Beersheba) - The Guardian, via Courrier International N° 624 - 17 octobre 2002 - p. 34

Benny Morris, un des “nouveaux historiens” israéliens les plus en vue, qui apporta une contribution remarquable à la mise à néant d’un certain nombre de mythes centraux de l’historiographie sioniste officielle, a plus récemment (2002) adopté des positions dans lesquelles il adopta sans s’embarrasser de nuances un certain nombre des plus grossiers mensonges historiques qu’il avait lui-même contribué à démolir. Au nom du sionisme, dont il est devenu un défenseur intransigeant, il fait ici l’éloge du « transfert » - c’est-à-dire dans la novlangue sioniste des déportations « volontaires ou forcées », et de la purification ethnique, ce qui n’est pas sans évoquer de manière troublante d’autres événements historiques dramatiques du XXème siècle qui ont concerné les juifs au premier chef. Une phrase, d'un cynisme presque désarmant (sans jeu de mot) comme "S'il [Ben Gourion] avait terminé le travail..." évoque irrésistiblement le discours des néo-nazis qui regrettent, eux aussi, que leur "grand homme" n'ait pas pu "terminer le travail"...

La première phrase de ce texte, à elle seule, en fait tout l'intérêt, en ce qu'elle affirme que l'idée de déportation, visant à créer un espace géographique ethniquement (quasi-) pur est consubstantielle au sionisme.

A propos de Benny Morris, on se reportera aux entrées regroupées sous « Nouveaux historiens »


L’idée du « transfert » [déportation des Palestiniens] est aussi vieille que le sionisme. Elle repose sur un constat logique : il ne peut exister d'État juif viable sur tout ou partie de la Palestine sans un déplacement massif de ses habitants arabes. Dans les années trente, une révolte arabe se déclencha dans le but de mettre un terme à l'immigration juive en Palestine et d'expulser les protecteurs britanniques du mouvement sioniste. La commission Peel mise sur pied après ces événements recommanda la partition de la Palestine en un État arabe et un État juif, 225 000 Arabes devant être transféré hors des 20 % de territoires attribués à ce dernier.

Dans un contexte marqué par la révolte arabe et les persécutions antisémites annonciatrices de l'Holocauste, tous les dirigeants sionistes, de Ben Gourion à Weizmann, appuyèrent l'idée du transfert, de préférence vers l'Irak et la Syrie. Et ils n'étaient pas seuls. En juillet 1948, au beau milieu de la première guerre israélo-arabe, le ministre des Affaires étrangères britanniques, Ernest Bevin, estimait que « la fuite massive des arabes hors du territoire sous administration juive a en quelque sorte simplifié la recherche d'un arrangement définitif en Palestine, parce que certains transferts de population semblent une condition essentielle à un tel arrangement ».

Des le début des années 40, des dirigeants arabes et britanniques avaient compris que la partition du pays et le transfert étaient la seule issue politique. Au Royaume-Uni, l'exécutif travailliste avait élaboré un programme de soutien au transfert, appuyé en cela par divers membres du gouvernement pour qui il fallait créer un État arabe indépendant en Libye et encourager les Arabes de Palestine à s'y installer. De son côté, le général John Glubb, chef d'état-major de l'armée transjordanienne [actuelle Jordanie], rédigeait dès 1946 une note dans laquelle il proposait le transfert, volontaire ou forcé, des Arabes hors des zones attribuées au futur État juif.

L'adhésion de Glubb à la partition et au transfert reflétait fidèlement les idées des dirigeants [hachémites] de Jordanie et d'Irak. En décembre 1944, Nouri Saïd, homme fort du régime irakien, affirmait à un interlocuteur britannique que, si Londres imposait la partition de la Palestine, « il serait alors nécessaire de déménager les Arabes hors de l'État juif », des propos qui seraient ensuite répétés par d'autres officiels irakiens.

Un État juif s'étendant de la Méditerranée au Jourdain

En 1948, au terme de la guerre déclenchée par les Arabes palestiniens et les états arabes voisins, un transfert de 700 000 des 1 250 000 Arabes palestiniens fut réalisé. Avant et pendant 1948, tout le monde s'accordait sur la logique du transfert. Vu l'opposition arabe à l'idée même de l'existence d'un État juif, aucune entité juive ne serait viable sans le déplacement de l'essentiel de sa population arabe. Mais le transfert de 1948 demeura incomplet. L'écrasante majorité du peuple palestinien, résidents et réfugiés, resta en Palestine. Vivant dans la pauvreté ou dans un statut de seconde zone, ils sont aujourd'hui 1 million dans la Bande de Gaza, 2 millions en Cisjordanie et 1,2 million en Israël. Aujourd'hui, Israël occupe des territoires majoritairement peuplés d'Arabes et administre de facto des populations entremêlées mais incapables d'envisager la coexistence dans un État multi-ethnique.

Lorsque la droite israélienne prône le transfert, ce n'est pas dans le but de faciliter une partition de la Palestine historique, mais plutôt de prendre le contre-pied du radicalisme palestinien (« les Juifs à la mer ») et de se débarrasser des Arabes. Quant aux Palestiniens, y compris leurs représentants « modérés », ils ne sont pas prêts à reconnaître le caractère juif de l'État d'Israël.

En 1948, Ben Gourion aurait sans doute préféré un transfert complet au transfert partiel dont il fut contraint de se contenter. S'il vivait encore, sans doute regretterait-il sa retenue d'alors. S'il avait terminé le travail, le Proche-Orient actuel serait un endroit moins pauvre et moins violent, avec un État juif s'étendant de la Méditerranée au Jourdain, et un État palestinien en Transjordanie. Inversement, une victoire arabe en 1948 et un rejet des Juifs à la mer seraient parvenus à un résultat tout aussi stabilisateur. Hélas, l'issue indécise de la guerre de 1948, tant en termes territoriaux que démographiques, a jeté les bases d'une tragédie éternelle.

(LDL)

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