Armes de destruction massive

Comment la France livra l'arme atomique à Israël

Mikhaël Karpin (Yediot Aharonot) - Courrier International N°578 - 29 novembre 2001 - p. 16

Abel Thomas, 90 ans, habite le quartier de la Défense, à Paris. Haut fonctionnaire et personnage très influent de la politique française de défense de l'après 1945, il est l'homme qui a livré le programme nucléaire français à Israël. Dans les années 50, il était le chef de cabinet du ministre de la défense, Maurice Bourgès-Maunoury. Tous deux étaient de fervents partisans d'une France forte et libérée du parrainage américain, ce qui passait à leurs yeux par la possession de l'arme nucléaire.

De nombreux politiques et militaires français, socialistes pour la plupart, entretenaient alors avec Israël une véritable passion romantique, et Abel Thomas joua le rôle le plus décisif dans la participation de la France à l'option nucléaire de David Ben Gourion.

« C’est l’oeuvre de ma vie. Pour moi le destin d'Israël fut vital dès sa création, entre autres parce que mon frère, résistant, avait été déporté et assassiné même s'il n'était pas juif ».

Shimon Peres avait ses entrées au ministère. Il rappelle qu'à cette époque, les Français s'identifiaient totalement aux victimes juives. « Cela répondait à un profond sentiment de honte après l'écrasement de la France par l'Allemagne. Beaucoup de Français avait fait l'expérience des camps d'extermination. Il faut garder ce contexte en mémoire, sous peine de ne rien comprendre à cette aventure ».

Cette identification allait de pair avec des considérations politiques. La France et Israël avaient un ennemi commun : l'Égypte de Gamal Abdel Nasser qui soutenait le FLN algérien et armait les fedayin [palestiniens]. L'armée française avait besoin à tout prix de renseignements en provenance du monde arabe. Israël avait besoin d'armes : depuis la guerre de libération [guerre d'indépendance de 1948], la plupart des sources d'approvisionnement s'étaient taries. À l'époque, Israël n'avait le choix qu'entre deux types d' « assurance-vie » : un accord militaire avec les États-Unis ou l'acquisition de la dissuasion ultime. Washington faisant la sourde oreille, l'option nucléaire fut choisie par Ben Gourion fin 1954.

Des Mystères et des blindés disparaissent des registres

En septembre 1955, on apprit la livraison par la Tchécoslovaquie à l'Égypte d'armes modernes de fabrication soviétique. En octobre 1955, Nasser ferma le canal de Suez à la navigation israélienne. Ben Gourion sut alors qu'Israël devait entrer en guerre contre l'Égypte avant que celle-ci n'en prenne l'initiative. Il chargea le jeune vice-premier ministre de la défense Shimon Pérès de demander à Paris la livraison de 270 avions de combat et de plusieurs centaines de chars. Abel Thomas se remémore la rencontre en ces termes : « Israël était en danger de mort et la France ne pouvait abandonner une deuxième fois les Juifs à leur sort. »

Le hic, c'est que le ministère de la Défense français avait besoin de l'aval de celui des Affaires étrangères et, à l'époque, « ce ministère était occupé par des diplomates proarabes, qui n'autorisèrent la livraison que de… neuf avions de combat ». Quelques jours plus tard des avions Mystère décollèrent de Paris, transitèrent par l'Italie et poursuivirent leur vol plus au sud. Ils ne revinrent jamais vers leur base et le ministère les effaça des effectifs officiels, sans en informer les Affaires étrangères. Le même jour, un envoi de blindés à destination de l'Égypte était annulé, toujours sans que le Quai d'Orsay n'en ait vent.

Mi-juillet 1956, Nasser nationalisa le canal de Suez. L'opération franco-anglo-israélienne fut-elle conditionnée par la promesse française de livrer la bombe aux Israéliens ? Pérès et Thomas nient catégoriquement tout lien, soutenus en cela par l’historien Jean Lacouture qui, dans les années cinquante, était correspondant du Monde au Caire. Pour lui, le transfert de la technologie nucléaire française aux Israéliens n'étaie qu'une dimension parmi d'autres de l'amitié franco -israélienne de l'époque.

Un rapprochement accéléré par la crise de Suez

Le 29 octobre 1956, Israël envahit le Sinaï et s'empara de la rive est du canal [de Suez]. Selon le plan prévu avec Moshé Dayan [le ministre de la défense israélien] et Shimon Pérès, la France et le Royaume-Uni exigèrent qu'Israël et l'Égypte retirent leurs forces du canal. Israël accepta et, de manière prévisible, l'Égypte refusa, déclenchant ainsi l'intervention franco-britannique. Mais, tandis que les États-Unis s'en prenaient au Royaume-Uni, l'URSS lança un ultimatum à la France et à Israël, les menaçant de recourir à l'arme atomique. La France et le Royaume-Uni se retirèrent, Israël quitta le Sinaï et Gaza quelques semaines plus tard.

Cette guerre fut bénéfique à Israël. Le ministre des Affaires étrangères français, Christian Pinault, qui avait jusque-là observé une attitude bienveillante à l'égard de l'Égypte, s'était senti humilié par Nasser. Il restait à surmonter les réticences du premier ministre Guy Mollet. C'est ce à quoi, sous la pression d'Abel Thomas et de Shimon Pérès, parvint à un autre personnage clé de l'affaire, François Perrin, le patron du Commissariat à l'énergie atomique français (CEA).

En octobre 1957, Israël et la France signèrent un accord diplomatique et une série d'accords techniques. La France s'engagea à fournir la pile atomique qui allait être réalisée à Dimona [dans le désert du Neguev], de l'uranium enrichi et, selon diverses sources étrangères, le matériel nécessaire pour la fission du plutonium. Si l'accord portait officiellement sur une pile atomique d'une puissance de 24 mégawatts, les sources américaines et françaises l'estimèrent à 150 mégawatts. De son côté, Israël s'engagea à en utiliser ses installations qu'à des fins civiles*.

Pour le journaliste français Pierre Péan, « le plus étonnant n'est pas que l'histoire de la bombe française et celle de la bombe israélienne soit à ce point liées, mais que les Français aient aussi rapidement livrés à un programme nucléaire à peine sorti des fonts baptismaux ».

Quarante-cinq ans après les faits, Abel Thomas ne peut cacher son émotion : « à l'époque, on aurait pu croire que la coopération franco israélienne serait éternelle... ».

* souligné par nous.
(LDL)

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