Littérature

Les écueils du nombrilisme et de la littérature de « consolation »

Dror Mishani, rédacteur en chef du supplément littéraire de Haaretz - Le Monde des Livres - 14 mars 2008

Ces dernières années - celles qui suivent l'effritement des accords d'Oslo, celle de la deuxième Intifada, de la fin de la crise salutaire qui avait conduit à l'effondrement des certitudes - sont marquées par une triste régression de la littérature israélienne. Ici et là, on assiste évidemment à la naissance de nouveaux auteurs, comme Sarah Shilo avec Aucun nain ne viendra (2005), Alon Hilu (La mort du moine, 2004), et bien sûr de merveilleux auteurs comme Yehoshua Kenaz, Yoël Hoffman, ou Aharon Appelfeld qui poursuivent leur oeuvre. Mais ce moment émouvant de renouvellement profond de la littérature israélienne semble révolu.

Beaucoup d'auteurs qui ont commencé à écrire au cours des dix dernières années – dont, parmi les plus en vue du point de vue de leur popularité auprès des lecteurs, Amir Gutfreund, Hayim Sabato et Eshkol Nevo - ont fait régresser la littérature israélienne. Ils ont remis à la mode la forme la plus conservatrice du roman réaliste pseudo-transparent, dans laquelle ils veulent donner une image unique, sans faille, de l'identité israélienne, écrire une histoire autour de laquelle les Israéliens puissent de nouveau se fédérer. Ce n'est pas un hasard si le langage publicitaire, notamment, les qualifie de livres « consolateurs ».

Face aux difficiles images de la vie renvoyée aux Israéliens par la télévision et les journaux, ces livres proposent une vision « enjolivée ».

Dans ces romans, aucune « évidence » n'est soumise à la critique : ni la forme littéraire avec les limites de sa représentation, ni l'hébreu normatif de la « belle littérature », ni les divers stéréotypes dont est composé le mode de représentation de la société israélienne. Les lecteurs aiment se contempler dans de tels miroirs, aussi bien en Israël qu'à l'étranger (peut-être parce que ce sont des livres faciles à lire et à traduire, à lancer et à vendre et qui, tels des guides touristiques, proposent « une belle image d'Israël »).

Ce n'est donc pas un hasard si ont pratiquement disparu de la scène littéraire israélienne la nouvelle et la poésie, des genres moins confortables face à l'imaginaire d'une communauté homogène qui aime se reconnaître dans un récit unique et une histoire unique. Ce n'est pas non plus un hasard si l'une des tendances les plus en vue de la littérature israélienne de ces dernières années se manifeste au travers de la réussite commerciale des romans historiques qui veulent renouer avec les beaux jours « innocents » de l'identité israélienne.

C'est le cas du dernier livre de Meir Shalev, La colombe et l'adolescent (2006), de La Ferme des jeunes filles (2006) de Shulamit Lapid, du dernier roman d’Amir Gutfreund, Le Monde un peu plus tard (2005), têtes de liste des meilleures ventes pendant des mois. S'il n'est pas toujours facile de regarder en face l'Israël d'aujourd'hui, ces romans narcissiques proposent aux lecteurs israéliens de se pencher de nouveaux sur la belle histoire des premières vagues d'immigration, des pionniers et des « guerres justes ».

C'est peut-être la raison pour laquelle la littérature israélienne a tant besoin aujourd'hui d'entendre de nouveau les voies de Brenner et d’Agnon, de Mendele Mokher Sforim et de Bialik. Paradoxalement, ce sont les écrivains qui ont écrit il y a une centaine d'années dans un hébreu dont peu se souviennent aujourd'hui qui mettent la littérature israélienne en demeure de relever le défi littéraire et intellectuel le plus pertinent et le plus actuel. Paradoxalement, c'est cette littérature « vieillie », écrite bien avant la création de l'État d'Israël, qui rappelle à la littérature israélienne la possibilité qui lui est offerte de traiter en hébreu et de manière bien plus complexe du problème de l'appartenance nationale et de l'identité.

(LDL)

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site