Mizrahim

Les Juifs orientaux sont-ils autre chose que des "primitifs", voire des "babouins hystériques" ?

Ella Shohat - Le sionisme du point de vue de ses victimes juives - Ed. La Fabrique 2006 - p.42

L'élite israélienne a échafaudé une idéologie stigmatisant les mizrahim [a] (et leur pays d'origine du tiers-monde), que reprennent à leur compte nombre de politiciens, de chercheurs, d'éducateurs et les médias dominants. Cette idéologie inspire toute une série de discours indissolublement liés, truffé de préjugés et aux tonalités résolument colonialistes.

Dans ce contexte, il ne faut donc guère s'étonner d'entendre les élites comparer les mizrahim aux autres peuples colonisés « inférieurs ». En 1949, à l'époque de l'arrivée massive d'immigrants en provenance des pays arabes et musulmans, le journaliste Arie Gelblum [1] écrivait ainsi à propos des mizrahim : « il s'agit là de l'immigration d'une race qui n'a rien à voir avec toutes celles que nous avons pu connaître dans le pays. [...] Le primitivisme de ces gens-là est insurpassable. Ils n'ont pour ainsi dire aucune éducation, et pire encore, ils sont parfaitement incapables de comprendre le moindre raisonnement intellectuel. D'une manière générale, ils ne sont guère plus évolués que les Arabes, les nègres et les Berbères de leur pays. Quoi qu'il en soit, ils sont d'un niveau encore inférieur à celui des anciens Arabes d'Eretz Israël. [...] Ces juifs ne sont pas enracinés dans le judaïsme, et ils vivent par ailleurs sous l'emprise absolue d'instincts sauvages et primitifs. [...] Du côté nord-africain du camp, ce n'est que saleté, jeu, ivresse et prostitution. Un grand nombre de [ces Nord-Africains] souffre de graves affections oculaires, de maladies vénériennes et de maladies de peau. Et je n'ai encore rien dit des vols et larcins. Face à cet élément asocial d'une paresse chronique et éprouvant la haine du travail, la menace est omniprésente. [...] L’ « Aliyat Ha’Noar » [l'organisation officielle chargée de l'intégration des enfants juifs venus d'Afrique du Nord et d'Asie] refuse de recevoir des enfants marocains, et les kibboutzim n'envisagent pas de les absorber en leur sein. (2) »

Citant complaisamment le conseil amical d'un diplomate et sociologue français, la conclusion de l'article trahit la référence coloniale qui sous-tendait le regard que les ashkénazes portaient sur les mizrahim. Fort de l'expérience française dans les colonies africaines, le diplomate mettait en garde les sionistes : « vous êtes en train de faire en Israël exactement la même erreur tragique que nous autres, Français, avons commises. [...] Vous ouvrez remporte bien trop grand aux Africains. [...] L'immigration d'une certaine catégorie de matériaux humains vous dévalorisera et fera de vous un État levantin. Alors votre sort sera scellé. Vous vous dégraderez et vous serez perdus [3]. »

Pour le cas où l'on serait tenté de penser que ce ne sont là que les élucubrations d'un journaliste rétrograde isolé, rappelons que le premier ministre de l'époque, David Ben Gourion, décrivait les immigrés mizrahi comme « dénués des connaissances les plus élémentaires » et ne présentant pas « la moindre trace d'éducation juive ou humaine [4] ». Ben Gourion a, à maintes reprises, affiché son mépris de la culture des juifs orientaux : « nous ne voulons pas que les Israéliens deviennent arabes. Nous sommes par devoir tenu de lutter contre l'esprit du Levant, qui corrompt les individus et les sociétés, et de préserver les valeurs juives authentiques telles que la Diaspora les a cristallisées [5]. »

Au fil des ans, les dirigeants israéliens n'ont eu de cesse de renforcer et de légitimer ces conceptions eurocentriques, mettant dans le même sac Arabes et juifs orientaux. Pour Abba Ebban, « l'objectif devrait être d'instiller [aux mizrahim] un esprit occidental, au lieu de les laisser nous tirer vers un orientalisme contre nature [6] ». Ou encore : « l'une des grandes craintes qui nous étreint [...] est le danger de voir les immigrés d'origine orientale, si d'aventure ils en venaient à être majoritaires, contraindre Israël à régler son niveau culturel sur celui de la région [7] ».

Dans la plus pure lignée de l'esprit colonialiste, Golda Meir était convaincue que les mizrahim étaient un vestige d'une autre époque, moins développée, qu'elle assimilait au XVIe siècle (et que d'autres identifient à un « moyen âge » vaguement défini) : « saurons-nous, demandait-elle, élever ces immigrés à un niveau de civilisation satisfaisant [8] ? »

Ben Gourion qui, lors d'une séance de la commission des lois et de la justice de la Knesset, qualifia les juifs du Maroc de « sauvages » et qui - fait révélateur - n'hésitait pas à dévaloriser les mizrahim en les comparant aux Noirs emmenés comme esclaves aux États-Unis, allait parfois jusqu'à remettre en question la capacité spirituelle des mizrahim, et jusqu'à leur judéité même [9]. Dans un article intitulé « La gloire d'Israël », publié dans les Annales du gouvernement, le premier ministre déplorait que « la présence divine ait désertée les communautés ethniques des juifs d'Orient », alors qu'il ne tarissait pas d'éloges sur les juifs européens, ajoutant : « Au cours des derniers siècles, la nation a été portée par des juifs d'Europe, que ce soit en termes de qualité ou de quantité [10] ».

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Au début des années 1950, certains intellectuels israéliens, parmi lesquels les plus grands noms de l'université hébraïque de Jérusalem, revinrent à la charge dans un échange d'interventions consacrées aux « problème ethnique ». « Force est de reconnaître la mentalité primitive de nombreux immigrants des pays sous-développés », écrivait ainsi Karl Frankenstein, suggérant que l'on pouvait tout à fait comparer cette mentalité « à l'expression primitive des enfants, des attardés ou des malades mentaux ». Un autre chercheur, Yossef Gross, estimait pour sa part que les immigrés souffraient de « régression mentale » et de « troubles du développement de l'ego ».

Leur long colloque sur « le problème mizrahi » se résumait en fait à un débat axé sur « l'essence du primitivisme ». La seule solution pour arracher les juifs arabes à leur « condition d'arriérés », conclurent les éminents universitaires, était de leurs instiller une forte dose de valeurs culturelles européennes [12]. En 1964, Kalman Kaznelson publiait The Ashkenazi Revolution, un ouvrage ouvertement raciste dans lequel les il s'est élevé contre les dangers de l'arrivée en Israël d'un grand nombre de juifs orientaux, affirmait l'infériorité génétique fondamentale est irréversible des mizrahim, craignant que la race ashkénaze ne soit dénaturée par des mariages mixtes, et appelait les ashkénazes à protéger leurs intérêts face à l'avènement d'une majorité mizrahim.

Cet état d'esprit n'a pas disparu, loin s'en faut : il demeure en fait très répandu, et revient dans la bouche d'Euro-israéliens issus des tendances politiques les plus diverses. La « libérale » Shulamit Aloni, leader du parti des Droits du Citoyen et membre de la Knesset, qualifiait en 1983 les manifestants mizrahim de « forces tribales barbares [...] guidées comme un troupeau par des tam-tams », qui chantait des mélopées de « tribus sauvages » [13].

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Amnon Dankher, éditorialiste à Haaretz, le quotidien « de gauche » de référence pour les intellectuels ashkénazes et réputé pour son excellente qualité journalistique, fustigeait quant à lui le caractère mizrahi, l'associant à une culture musulmane manifestement inférieure à la culture occidentale « que nous nous efforçons ici d'adopter ». Se présentant comme victimes d'une supposée « tolérance » officielle, il déplorait de se voir obligé de cohabiter avec des sous-humains orientaux : « Cette guerre [entre ashkénazes et mizrahim] ne sera pas une guerre fratricide, non parce qu'il n'y aura pas de guerre, mais parce qu'elle ne mettra pas en présence des frères. Car si je dois être partie prenante de cette guerre qui m'est imposée, je refuse de nommer l'adversaire "mon frère". Ces gens-là ne sont pas mes frères, ce ne sont pas mes soeurs, fichez-moi la paix, je n'ai pas de soeur. [...] Ils me recouvrent la tête de la couverture poisseuse de l'amour d'Israël et il me demandent de compatir à leur déficience culturelle et à leur réel sentiment de discrimination. [...] Ils m'enferment dans une cage avec un babouin hystérique, et ils me disent : "Eh bien, maintenant que vous voilà ensemble, ouvrez le dialogue." Et je n'ai pas le choix ; le babouin est contre moi, et le gardien est contre moi, et les prophètes de l'amour d'Israël observent de loin et, avec un clin d'oeil complice ils me disent : " Allez, parle-lui gentiment. Jette-lui une banane. Après tout vous êtes tous frères, n'est-ce pas ?" [14]

(a) Mizrahim : juifs orientaux, originaires d'Irak, du Yémen, qui ne sont pas stricto sensu des séfarades (quoiqu'en Europe on ait tendance à ne pas faire la distinction), ceux-ci étant les juifs qui ont eu des ancêtres vivant en Espagne avant la "reconquête". [note du dico]
(2)Arye Gelblum, Haaretz 22 avril 1949
(3) David Ben-Gourion, Eternel Israël, Tel Aviv, Ayanot, 1964,p. 34
(4)Cité par Sammy Smooha, Israël : Pluralism and Conflict, Berkeley, University Of california Press, 1978,p. 88
(6) Abba Ebban, Voice of Israël, New York, 1957, p. 76, cité dans Smooha, Israël... op cit.
(7) cité dans Smooha, Israël... op cit.
(8) Ibid, pp. 88-89
(9) Cité dans Tom Segev, Les premiers israéliens, Paris, Calmann-L2vy, 1998,p. 185
(10) Ibid, p. 184
(12) Cité par Tom Segev,Les premiers Israéliens, op. cit, p. 185
(13) Cité par David K. Shipler, Arab and Jew, New-York, Times Books, 1986, p. 24
(14)Amnon Dankher, "I have no sister", Haaretz, 18 février 1983.

(LDL)

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