Tiers-Monde

Un Etat semi-colonisé dans l'Etat colonialiste

Ella Shohat - Le sionisme du point de vue de ses victimes juives - Ed. La Fabrique 2006 - p.36

En Europe, il est habituel de classer les juifs en séfarades et ashkénazes. Mais au sens strict le terme séfarade ne doit s'appliquer qu'aux descendants de juifs chassés d'Espagne au temps de la « reconquête ». Les juifs d'Afrique du Nord et de la Méditerranée orientale sont pour la plupart des séfarades. Mais les juifs irakiens ou yéménites, dont les ancêtres n'ont jamais vécu en Espagne, ne sont pas des séfarades. Ce sont des juifs orientaux, ce qui se traduit en hébreu par mizrahim.

Le sionisme se présente comme un mouvement de libération pour tous les juifs, et les chantres de l'idéologie sioniste se sont évertués à rendre pratiquement synonyme les deux termes « juifs » et « sionistes ». En réalité, le sionisme a été en premier lieu un mouvement de libération pour les juifs européens (ce qui, comme nous le savons, ne va pas sans poser un certain nombre de problèmes), et plus précisément pour la petite minorité de juifs d'Europe établis en Israël. Bien qu'il prétende offrir un foyer national à tous les juifs, il n'a pas ouvert les portes de ce foyer à tous avec la même générosité. C'était à l'origine pour des raisons purement euro-sionistes que l'on a fait venir les juifs mizrahim en Israël. Mais une fois sur place, ceux-ci ont été victimes d'une politique de discrimination systématique de la part d'un pouvoir sioniste qui dispensait ses énergies et ses ressources matérielles selon deux poids deux mesures, toujours au bénéfice des juifs d'Europe et toujours au détriment des juifs orientaux.

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Sur la polarité Orient/Occident se greffe une autre problématique, d'un tout autre ordre mais connexe : celle des rapports entre le « monde développé » et le « tiers-monde ». Bien qu'Israël ne soit généralement pas assimilée à une nation du tiers-monde, il est indéniable qu'il partage avec ce dernier un certain nombre d'affinités et de similitudes structurelles, qui passent souvent inaperçues - peut-être et surtout en Israël même.

En quoi peut-on alors dire que, malgré l'image que s'efforcent d'en donner ses porte-parole officiels, Israël participe du « tiers-monde » ? Ce caractère apparaît au premier chef au niveau purement démographique : on peut en effet considérer qu'une majorité de la population israélienne appartient au tiers-monde, ou du moins qu'elle y trouve ses origines. La population est composée pour environ 20 % de Palestiniens, et de 50 % de mizrahim, dont la plupart sont arrivés relativement récemment de pays que l'on s'accorde généralement à assimilée au tiers-monde (Maroc, Algérie, Égypte, Irak, Iran et Inde). Au total, ce sont donc quelque 70 % des habitants d'Israël qui sont issus du tiers-monde (et prêt de 90 % si l'on intègre à ses statistiques la Cisjordanie et la bande de Gaza). Cette relecture de la carte démographique souligne que l'hégémonie européenne en Israël n'est que le fait d'une minorité numérique particulière, minorité qui a tout intérêt à minimiser l'« orientalité » et la « tiers-mondialité » de l'État hébreu.

En Israël proprement dit, les juifs européens constituent une élite issue du « premier monde » dominant aussi bien des palestiniens que les juifs orientaux. Les mizrahim, en tant que peuple juif du tiers-monde, forment un État semi-colonisé dans l'État.

(LDL)

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