Lobby pro-israélien

WINEP : des "experts" pour le Likoud, contre l'Islam

Joël BEININ, professeur d'hitoire à l'université Stanford (USA) - Le Monde Diplomatique - juillet 2003

Fondé en 1985, le Washington Institute for Near East Policy (WINEP) est rapidement devenu, pour les questions relatives au Proche-Orient, le think tank le plus influent auprès des autorités américaines et des médias. Le fondateur du WINEP, M. Martin Indyk, était auparavant chargé de recherche à l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), le puissant lobby pro-israélien aux Etats-Unis. Alors que l’AIPAC est ouvertement partisan, M. Indyk parvient à présenter le Winep comme une organisation « favorable à Israël, mais capable de formuler des analyses impartiales sur le Proche-Orient (1) ».

Et quand l’influence de l’AIPAC s’exerce principalement sur le Congrès, à travers d’énormes contributions de campagne (2), celle du Winep se concentre sur les médias et sur le pouvoir exécutif.

A cet effet, le WINEP convie les journalistes à des déjeuners hebdomadaires, publie des analyses et fournit des « experts » aux stations de radio et aux talk-shows télévisés. De hauts responsables de l’organisation comme MM. Robert Satloff, Patrick Clawson ou Michael Eisenstadt apparaissent ainsi régulièrement à la radio et à la télévision. Le point de vue du Winep est systématiquement repris dans U.S. News & World Report et dans The New Republic, dont les dirigeants ou propriétaires, MM. Mortimer Zuckerman et Martin Peretz, font partie du conseil de cette organisation. Les collaborateurs israéliens du Winep, et parmi eux les journalistes Hirsh Goodman, David Makovsky, Ze’ev Schiff et Ehud Yaari, bénéficient également d’un accès direct aux médias américains.

Le WINEP entretient des rapports étroits avec les responsables des deux grands partis, démocrate et républicain. Son premier succès majeur a été la publication d’un rapport intitulé Construire la paix : une stratégie américaine pour le Moyen-Orient, juste avant l’élection présidentielle de 1988. Ce texte exhortait le président qui succéderait à M. Ronald Reagan à « résister aux pressions visant à faire progresser rapidement les négociations israélo-palestiniennes, jusqu’à ce que les conditions aient mûri (3) ». Six membres du groupe de travail ayant élaboré ce rapport intégrèrent l’administration Bush (père), qui se rangea à leur avis et décida de ne rien faire avant d’y être contrainte. Ainsi les Etats-Unis ont-ils soutenu le refus israélien de négocier avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) au cours de la conférence de Madrid en 1991, malgré le fait que l’OLP ait reconnu l’existence d’Israël depuis la session de son conseil national de novembre 1988.

L’administration Clinton adopta la même posture attentiste. En conséquence, entre 1991 et 1993, les onze rencontres réunissant des Israéliens et des Palestiniens non membres de l’OLP n’aboutirent à aucun résultat. Lorsque les Israéliens, eux, se décidèrent à entamer de réelles négociations, ils acceptèrent de rencontrer l’OLP à Oslo, sans en informer l’administration Clinton. Ces rencontres allaient déboucher sur la déclaration de principe israélo-palestinienne de septembre 1993.

Tout au long des années 1990, la fin de la guerre froide menace de réduire l’importance stratégique de l’alliance entre Israël et les Etats-Unis. Le Winep s’attache alors à préserver cette alliance en soutenant la position du premier ministre israélien Itzhak Rabin, qui présente son pays comme un allié sûr de Washington dans la lutte contre l’extrémisme musulman. En décembre 1992, Itzhak Rabin fait expulser plus de 400 islamistes palestiniens vers le Liban. Pour justifier une telle action, le journaliste de télévision israélien Ehud Ya’ari dénonce, dans le New York Times, une vaste conspiration localisée aux Etats-Unis et destinée à financer le Hamas (4).

Contre l’islam

La même année, le symposium du Winep s’interroge sur le danger que peut représenter l’islam pour la politique étrangère américaine. A cette occasion, M. Martin Indyk soutient la thèse selon laquelle les Etats-Unis ne doivent pas encourager le développement de la démocratie dans les pays proches de Washington, comme la Jordanie ou l’Egypte. Dans ces Etats, une ouverture politique devrait ne légaliser que des partis non religieux (5). Cette stratégie va conduire les mouvements islamiques à abandonner la lutte politique et à se tourner vers l’action armée. Et, dans la mesure où les Etats-Unis sont perçus comme favorables aux régimes autoritaires en place dans ces deux Etats, ils vont être pris pour cible, notamment en Egypte entre 1992 et 1997.

Le gouvernement Clinton sera encore plus colonisé par le WINEP que ses prédécesseurs. Onze signataires du rapport publié en 1992 par la commission du Winep sur les rapports entre les Etats-Unis et Israël, Un partenariat durable, font leur entrée dans l’administration démocrate. Parmi eux, M. Anthony Lake, conseiller pour la sécurité nationale, Mme Madeleine Albright, ambassadrice à l’ONU et future secrétaire d’Etat, le sous-secrétaire au commerce Stuart Eizenstat et le secrétaire à la défense Les Aspin.

Dès 1993, le gouvernement Clinton met en place le « double endiguement » contre l’Iran et contre l’Irak, stratégie qui annonce l’« axe du Mal » de M. George W. Bush. Devenu conseiller spécial du président et directeur général de la section Proche-Orient / Asie du Sud-Est du Conseil de sécurité nationale (National Security Council, NSC), M. Martin Indyk est le principal architecte de cette politique. D’origine australienne, il devra être naturalisé américain avant de rejoindre l’administration Clinton.

Plus tard, il deviendra ambassadeur en Israël, assistant du secrétaire d’Etat pour le Proche-Orient, puis à nouveau ambassadeur en Israël. A tous ces postes, M. Indyk va jouer un rôle majeur dans le processus de paix lancé à Oslo.

Egalement membre du WINEP, M. Denis Ross participe lui aussi au processus. Collaborateur de premier plan du secrétaire d’Etat James Baker, M. Ross concourt à l’élaboration de la politique américaine au Proche-Orient dans le gouvernement Bush-1, puis prend en charge l’organisation du processus de paix sous M. Clinton. Après avoir quitté l’administration, il prendra la direction du WINEP.

Avant l’arrivée au pouvoir de M. Bush fils et les attentats du 11 septembre 2001, le WINEP était proche des positions défendues par le Parti travailliste israélien et les généraux « modérés » du Jaffee Center for Strategic Studies de l’université de Tel-Aviv. Les faucons comme MM. Martin Kramer ou Daniel Pipes n’ont que rarement droit à la parole. Mais M. George W. Bush va installer au pouvoir une coterie d’extrémistes proches du Likoud et de think tanks ultraconservateurs comme l’American Enterprise Institute, le Project for a New American Century, le Jewish Institute for National Security Affairs (Jinsa) et le Center for Security Policy (CSP). Ainsi, le vice-président Richard Cheney, le sous-secrétaire à la sécurité internationale John Bolton et le sous-secrétaire à la défense Douglas Feith étaient tous trois conseillers auprès du Jinsa avant d’entrer dans l’administration de M. George W. Bush. Au total, vingt-deux membres du CSP intègrent les cénacles liés à la sécurité nationale américaine.

Le WINEP n’avait que des liens limités avec ces institutions, même si ces liens impliquaient des personnalités de premier plan. Père idéologique de la guerre contre l’Irak et jusqu’à récemment président du Defense Policy Board, M. Richard Perle appartenait au Jinsa et au Winep. Son supérieur au Pentagone, le faucon Paul Wolfowitz, était également membre du WINEP avant d’entrer dans l’administration Bush. Mais le WINEP a conforté son influence à Washington en s’attachant les services de néoconservateurs de premier plan. Ancien analyste au Middle East Forum, M. Jonathan Schanzer est devenu membre honoraire du WINEP. Le directeur du Middle East Forum n’est autre que M. Daniel Pipes, une des voix américaines les plus hostiles aux Arabes et aux musulmans. M. Pipes est également devenu analyste auprès du WINEP. M. Max Abrahms, lui aussi membre honoraire et spécialisé dans les questions de sécurité israélienne, a collaboré à la National Review Online, organe inféodé aux néoconservateurs. Spécialiste des questions de terrorisme et ancien analyste au FBI, M. Matthew Levitt écrit également dans la National Review Online, où il soutient publiquement les opérations de contre-terrorisme.

M. Joshua Muravchik, un autre chercheur rattaché au WINEP, travaille également pour l’American Enterprise Institute (AEI), chasse gardée de M. Richard Perle. Une « analyse » formulée par M. Michael Ledeen, également membre de l’AEI, met bien en lumière l’idéologie de cette institution : « A peu près tous les dix ans, les Etats-Unis doivent choisir un petit pays merdique et l’aplatir, afin que le reste du monde comprenne bien que nous ne sommes pas des rigolos (6).»

Le rejet affiché de la « feuille de route » établie par le Quartet traduit assez clairement la conversion du WINEP aux idées du Likoud. M. Robert Satloff a affirmé son opposition à cette initiative qui, selon lui, s’appuie sur « un parallélisme aussi artificiel qu’insultant entre la conduite des Israéliens et celle des Palestiniens ». Pour Joshua Muravchik, une telle position constitue l’analyse « la plus pénétrante » des failles de ce document (7). Ancien diplomate, M. Dennis Ross formule sa critique de manière plus contournée, mais il estime également que « la "feuille de route" réclame trop peu d’effort de la part des chefs arabes (8) ».

Durcissement depuis le 11 septembre

Cette dérive droitière fait écho à celle de l’élite politique et militaire israélienne. En effet, depuis le début de la seconde Intifada, la position pro-israélienne « modérée » à laquelle se rattachait le Winep a été repoussée aux marges du discours politique en Israël. Ce mouvement général est également en phase avec le sentiment antiarabe et antimusulman qui a envahi la société américaine depuis le 11 septembre. Un tel repositionnement idéologique permet au Winep d’avoir un accès privilégié au premier cercle de l’administration de George W. Bush, malgré une présence qui, au total, semble moins forte que sous les administrations Bush-1 et Clinton.

Les critiques formulées par le Winep à l’encontre de la « feuille de route » peuvent sembler placer l’organisation en porte-à-faux avec le gouvernement américain, mais il n’en est rien. Peu d’observateurs sérieux estiment que la « feuille de route » produira des résultats durables. Et la critique formulée par le WINEP - qui juge cette initiative « pro-arabe » - permettra d’imputer son échec aux Palestiniens. Tout comme le président Clinton a fait porter à M. Yasser Arafat l’entière responsabilité du fiasco de Camp David.

(1) The Washington Post, 24 mars 1989.
(2) Cf. Serge Halimi, « Le poids du lobby pro-israélien aux Etats-Unis », Le Monde diplomatique, août 1989.
(3) Washington Institute for Near East Policy, Building for Peace : An American Strategy for the Middle East, Washington, D.C., 1988.
(4) Cf. The New York Times, 27 janvier 1993.
(5) Martin Indyk, « The implications for U.S. policy », in Islam and the U.S. : Challenges for the Nineties, Washington Institute for Near East Policy, Washington DC, 27 avril 1992, p. 87.
(6) Jonah Goldberg, « Baghdad delenda est, part two », National Review Online, April 23, 2002.
(7) Joshua Muravchik, « The roadmap to nowhere : do we really need another doomed Mideast peace process ? » The Israel Report, avril 2003.
(8) Dennis Ross, « Through street or cul-de-sac ? Assessing the latest quartet roadmap », Peacewatch, n° 408, 24 décembre 2002

(LDL)

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