Leibowitz (Yeshayahou )

Yeshayahou Leibowitz, le "prophète de la colère"

Nathalie Bitoun - Jerusalem Post - 20 juillet 2009

"Je suis car je veux être". Doux adage qui semble rejoindre la pensée des philosophes les plus cartésiens. Mais ici, le mot est de Leibowitz, pour qui la force de volonté est le pilier de toute existence. En d'autres termes, à la Kipling, il s'agit de "penser sans n'être qu'un penseur", de "rêver mais sans laisser le rêve être notre maître".

Israël n'est plus une démocratie depuis 1967

Yeshayahou Leibowitz naît à Riga, en Lettonie, en 1903. Alors que les batailles de la Première Guerre mondiale font s'écrouler les grands empires aux refrains d'"Etats-nations", quelques centaines de milliers de réfugiés fuient les Pays baltes. Parmi eux, de nombreux Juifs, dont la famille Leibowitz, qui préfère le confort berlinois et la richesse culturelle et intellectuelle de la République de Weimar. A Berlin, Leibowitz étudiera donc la chimie et la biologie et terminera son doctorat en 1924. Brillant étudiant, il se dirige ensuite vers la Suisse pour approfondir ses études supérieures en médecine, et obtenir son deuxième doctorat en 1934.

1934. Date décisive pour plus de 65 000 Juifs et pour Leibowitz qui constituent la cinquième immigration sioniste. La montée d'Hitler au pouvoir a sonné le glas de cette philosophie des Lumières qui parcourait l'Europe depuis plus de deux siècles. La famille Leibowitz décide alors d'immigrer en Palestine, sous mandat britannique. L'homme aux multiples doctorats prend les armes pour combattre au nom de l'indépendance d'Israël et s'installe à Jérusalem. Dirigeant la faculté de biochimie dans la Ville sainte et enseignant la neurophysiologie, une énigme le taraude. Celle du cerveau. Cette masse nerveuse qui compose chaque homme et le rend si inconnu, si secret. Avec entêtement, Leibowitz cherche à comprendre les complexités de l'humain, les corrélations entre cerveau et psychisme, au moment où le mal répand son venin dans les camps de l'Europe dite éclairée.

Le scientifique se mue peu à peu en philosophe de l'Homme, penseur de la société. On a beau assister à la première intervention chirurgicale qui découvre le cerveau humain pour la première fois, on a beau assister aux progrès presque quotidiens de la science, les questions ancestrales demeurent.

L'Homme est-il bon ou mauvais par nature ? La volonté individuelle supplante-t-elle la volonté collective ? L'Homme ne trouve-t-il son salut qu'au sein d'un Etat démocratique, ou l'Etat est-il "le plus froid de tous les monstres froids", comme se plaisait à le répéter Nietzsche, philosophe controversé dont s'inspirera Leibowitz ?

"... Si tu sais rester peuple en conseillant les rois..."

Comme un marivaudage, Leibowitz diffuse sa pensée sur l'Etat, plus castrateur que salvateur. Selon lui, l'homme, soumis à des règles et des lois, n'y est pas libre. Enfant de la Première Guerre mondiale et observateur de la course destructrice aux "Etats-nations", Leibowitz n'aura de cesse de scander un leitmotiv aux élans prophétiques : le chemin le plus court de la civilisation à la barbarie passe par le nationalisme.

Partant du postulat que l'Etat est une nécessité et non une valeur en soi, Leibowitz pense que tous les Etats se ressemblent, et qu'à ce titre, Israël ne fait pas figure d'exception. A ceci près qu'il intègre un paramètre supplémentaire dans la difficulté de la revendication : le mouvement nationaliste juif est essentiellement politique alors que le judaïsme, lui, est basé sur la religion.

Profondément sioniste, Leibowitz considère pour autant, avec une honnêteté d'esprit qui sera la sienne tout au long de sa vie, que les Juifs qui peinent à vivre en harmonie avec les Palestiniens sur le sol israélien ont peu à voir avec ces Hébreux qui naguère vivaient en terre de Judée avec les Philistins.

Le combat commence, pour Leibowitz. Avec ses prises de position tranchées et anticonformistes, avec sa critique régulière d'Israël, tant pour son système de gouvernance que pour sa "politique d'occupation", le chimiste ne trouvera d'atomes-crochus qu'au sein de très peu de cercles. Arguant que "l'occupation détruit la moralité du conquérant", il ira même jusqu'à considérer que certaines actions de soldats israéliens au Liban en 1982 relèvent du "judéo-nazisme". Dénoncé par ses détracteurs comme un antisioniste, Leibowitz, pour qui Ben Gourion avait un profond respect, n'aura de cesse de désacraliser la "nation", la "patrie" et l'"armée". Partant du constat que l'on ne peut pas corriger l'Histoire, Leibowitz accepte que deux peuples se reconnaissent héritiers d'un même territoire, et que dans cette épopée idéaliste, la religion n'est que trop mêlée à l'Etat.

Et si en France, la loi de 1905 a sauvé le Catholicisme, Leibowitz exhortera le monde à comprendre qu'"il n'y a pas d'Etat religieux, parce que le sens de l'Etat est l'intérêt des Hommes et non le service de Dieu". En laissant les "rabbins officiels" être des "fonctionnaires concordataires", l'Etat d'Israël s'enchaîne. Car l'essence même de la religion - et en particulier du judaïsme - est de s'opposer au pouvoir. Il ne peut donc exister d'Etat religieux. L'Etat d'Israël ne peut se permettre de légiférer en matière religieuse.

"... Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre et, te sentant haï, sans haïr à ton tour..."

Mais loin de ne marquer que la biologie, la médecine ou bien la politique, Leibowitz s'est également positionné comme une figure phare de la pensée juive. Et quand tous ces mondes se rejoignent, l'"enfant terrible" de la société israélienne montre un grand attachement à la pratique des mitsvot (commandements) et surtout au service de Dieu "désintéressé". Une pratique religieuse dénuée du diktat fallacieux du "Dieu-récompense", du "Dieu-rédempteur", du "Dieu-punisseur". Un service de Dieu dépourvu d'idolâtries déguisées et de superstitions émotives qui viennent entamer la foi. Critique vigoureux, Yeshayahou Leibowitz n'en était pas pour le moins pointilleux sur la pratique des commandements. Une pratique qu'il entend pure, naturelle et sincère. Admirateur de la pensée de Maïmonide, il en retiendra son analyse dichotomique d'une foi pour le peuple (empreinte d'une certaine superstition) et d'une foi pour l'élite (capable d'être désintéressée). Ce sera d'ailleurs pour ses travaux d'analyse sur Maïmonide (ainsi que pour ses nombreux ouvrages scientifiques) que Yeshayahou Leibowitz défraiera la chronique en 1993.

Alors qu'une commission officielle décide de lui décerner le Prix d'Israël - la plus haute distinction nationale que sa sœur, Nehama, avait reçue en 1957 pour ses recherches - le scandale éclate. Toute une frange de la droite est opposée à cette récompense. Itzhak Rabin, récemment élu, fait savoir qu'il ne participera pas à la cérémonie. La presse, plus mitigée, se fait l'écho d'une opinion qui demeure partagée.

Deux ans avant sa mort, cette péripétie laisse le philosophe octogénaire perplexe. N'éprouvant que peu d'attrait pour les prix et les honneurs, Leibowitz renonce à recevoir la haute distinction.

Yeshayahou Leibowitz meurt à Jérusalem en août 1994, à l'âge de 91 ans. Et s'il fait partie de l'héritage national commun, un membre de sa famille déclarera que "chacun a son propre Leibowitz".

"Puisqu'il avait une personnalité si plurielle, chacun peut se rattacher à l'aspect qui lui plaît dans sa personnalité et dans ses activités. Il était un penseur dans le domaine de la foi et du judaïsme. Un biochimiste qui s'intéressait à la relation entre le corps et l'esprit. Il défendait ses positions politiques sur l'occupation et les relations entre l'Etat et la religion. Il secoua tout le monde quand il parla de 'Judéo-nazis'..."

"Mais en même temps, c'était l'homme au chapeau mou et à la vieille sacoche qui pendant soixante ans se dépêchait tous les matins pour aller prier à la synagogue Yeshouroun..."

(LDL)

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