Génocide

On n'a pas besoin de chambres à gaz pour un génocide !

Shulamit Aloni (Haaretz) - Courrier International N° 645 - 13 mars 2003

Nous n'avons pas de chambres à gaz ni de fours crématoires, mais il n'existe pas qu'une seule méthode pour commettre un génocide. Le Dr Ya'akov Lazovik écrit dans le journal Haaretz que le gouvernement de l'État d'Israël et la nation ne sauraient projeter de commettre un génocide. Est-ce là de la naïveté ou de l'hypocrisie ? C'est difficile à dire.

On sait bien qu'il n'y a pas qu'une façon de commettre un meurtre, et cela vaut également pour le génocide. L'écrivain Y.L. Peretz parlait de ce « chat vertueux » qui ne fait pas couler le sang, mais étouffe ses victimes.

Le gouvernement israélien, avec son armée et ses instruments de destruction, non seulement fait couler le sang, mais étouffe aussi ses victimes. Comment qualifier autrement le largage d'une bombe de 1 tonne sur une zone urbaine densément peuplée [le 22 juillet 2002 à Gaza], officiellement pour tuer un dangereux terroriste et sa femme ? Bien sûr, les autres personnes - dont des femmes et des enfants - qui ont été tuées ou blessées ne comptent pas. Comment peut-on expliquer qu'on expulse des citoyens de chez eux à trois heures du matin sous la pluie, puis qu'on place des bombes dans leur maison et que l'on s'en aille sans rien leur dire ?

Et comment justifier ce qui s'est passé à Jenine ? Ce nous n'avons pas détruit tout le quartier, mais seulement 85 maisons ; ce n'était pas un massacre, nous avons tué qu'une cinquantaine de personnes. Combien de gens faut-il tuer, combien de maison faut-il détruire pour que ce soit un crime ? Un crime contre l'humanité tel qu'il est défini par les lois de l'État d'Israël et pas seulement par les lois belges.

Mieux encore : un couvre-feu et le bouclage d'une vie entière pour permettre à quelques adeptes d'une bande raciste [résultats des colonies juives] d'entrer dans le caveau des Patriarches à Hébron, des chars qui détruisent des étals de fruits et légumes, des bulldozers abattant des maisons et des généraux qui, dans leur immense orgueil, sont prêts à détruire tout un quartier pour un groupe de voyous, de colons. Couvre-feu, bouclages, brutalités, meurtres, destruction des maisons des suspects... On a fait tout cela.

L'ordre qu'à donné Ariel Sharon aux soldats qui sont allés se venger à Qibiah [en Jordanie, en 1956] - « maximiser les pertes en vies et en biens » - n'a pas été oublié. Aujourd'hui, le premier ministre Sharon, [le Ministre de la Défense] Sahaül Mofaz, et [le chef de l'état-major] Moshe Yaalon, les trois généraux qui dirigent la politique de ce gouvernement, se comportent comme le chat hypocrite : il s'emploient à étouffer leurs victimes. Benny Aalon, ministre du gouvernement actuel, l'a bien dit : « Rendez leur [aux Palestiniens] la vie tellement impossible qu'ils partiront d'eux-mêmes ».

C'est ce qui se fait tous les jours. Le chef d'état-major a annoncé qu'il détruisait « pour reconstruire ». Ces actions laissent supposer que, par « reconstruire », il entend : construire de nouvelles colonies. Pour ne pas être obligé de veiller au bien-être des habitants, l'armée pénètre dans un village, tue, détruit, arrête et se replie. Ceux qui restent au milieu des cendres et des ruines n'ont plus qu'à se débrouiller tout seul.

Israël ne veut tout simplement pas savoir

Nombres de nos enfants sont endoctrinés, on leur dit dans les écoles religieuses que les arabes sont des Amalécites [tribu ennemie des Hébreux] et la Bible nous enseigne qu'il faut anéantir les Amalécites. Un rabbin (Israël Hess) a écrit une fois dans le journal de l'université Bar-Ilan que nous devions commettre un génocide car ses recherches avaient montré que les Palestiniens étaient des Amalécites.

La nation israélienne ne projette pas un génocide ; elle ne veut tout simplement pas savoir ce qui se passe dans les Territoires [occupés]. La nation obéit aux ordres donnés par ses représentants légitimes. Depuis l'assassinat du premier ministre légitime [Yitzhak Rabin, en 1995], qui voulait apporter la paix, le doigt est sans cesse sur la détente, la cupidité passe avant tout et il existe toujours une raison pour brutaliser l'ensemble des habitants d'une ville qui en compte des dizaines, voire des centaines de milliers - parce qu'il y a toujours des gens qui sont recherchés. Il suffit qu'une personne soit recherchée pour bombarder et tuer, par erreur bien entendu, des femmes, des enfants, des ouvriers et d'autres êtres humains - en admettant qu'on les considère encore comme des êtres humains.

Bien entendu, avec notre hypocrisie, avec l'adoration que nous vouons à notre « morale juive », nous faisons en sorte que tout le monde sache que les victimes palestiniennes sont merveilleusement soignées dans nos hôpitaux. Mais nous nous gardons bien de faire savoir combien de Palestiniens sont exécutés de sang-froid dans leur propre maison.

Le génocide dont il s'agit aujourd'hui n'est pas le même que celui dont nous avons été victimes dans le passé. Comme me l'a dit l'un de ces généraux malins, nous n'avons pas de chambres à gaz ni de fours crématoires.

(LDL)

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