Racisme

Conférence de "Durban II" à Genève : "Des boycotteurs très présents"

Michèle SIBONY,coprésidente de l’Union juive française pour la paix (UJFP) - POLITIS N°1050 du 30 avril 2009

Nous avons décidé à quelques militants associatifs, de lâAIC, lâATMF, CCIPPP, CMF, FTCR, et lâUJFP (1), de nous rendre à la Conférence de réexamen de Durban à Genève (2), unis par un sentiment mêlé dâinquiétude et de nécessité. Notre message commun était clair : le refus de lâexception. La Conférence de réexamen de Durban contre le racisme et pour le respect des droits de lâhomme dans le monde ne pouvait faire lâimpasse sur ces violations du racisme colonial et ces discriminations légales contre les citoyens palestiniens dâIsraël. Le dire ensemble nous semblait important. Mais perdus dans ce cadre immense, et en lâabsence de la plupart des ONG et associations françaises du mouvement social, quâallions-nous pouvoir y faire dâautre que constater et surtout, en témoignant, tenter de lutter contre la lourde artillerie médiatique qui conditionnait depuis des mois les esprits sur cet événement ?

Nous avons vite compris où nous étions. Dès le 19 avril, une Conférence alternative était organisée à Genève avec des invités de choix, dont Caroline Fourest, venue défendre les thèses du choc des civilisations, et désigner lâennemi musulman. Puis une manifestation contre lâantisémitisme visant directement la Conférence, suivie dâune veillée dâarmes le 20 et dâun meeting le 22 devant le Palais des Nations avec Nathan Chtaranski, lâex-dissident soviétique passé à lâextrême droite israélienne, ministre des Relations avec la Diaspora, et Alan Dershovitz, célèbre avocat américain néoconservateur.

Mais câest avec lâouverture de la Conférence des États que nous avons mesuré lâampleur de lâopération. Dès le matin, des groupes sionistes manifestent devant les entrées du Palais des Nations, scotch noir sur la bouche, avec pancartes et tracts dénonçant une conférence conduite selon eux par les États racistes ne respectant pas les droits humains. Ils appellent à quitter la Conférence en soutien aux États luttant vraiment contre le racisme et pour ces droits, États-Unis, Canada, Israël et quelques pays européens. Israël, bien quâofficiellement absent de la Conférence, y a assuré sa présence et son contrôle avec un lobby de près de 1 500 personnes entourées et protégées par une forte présence de barbouzes israéliennes, et lâarrogance de colons en territoire conquis : lâUnion des étudiants israéliens, lâUnion des étudiants juifs de France, des groupes dâétudiants américains, anglais, et aussi des chrétiens sionistes. Lâaccréditation a été retirée au 3e jour de la conférence à « Coexistence » et à lâUEJF, en raison de leur comportement « délinquant » pour dénoncer le racisme de la conférence dans toutes les commissions susceptibles dâaborder le colonialisme israélien, les violations des droits humains en Palestine ou les discriminations et le racisme vis-à-vis des Palestiniens citoyens dâIsraël. La méthode est binaire et monothématique.

Chaque fois quâil sera question de la Palestine, le lobby présent opposera une batterie de questions : quid du Darfour, du Congo, du Sri Lanka, des droits des femmes et des homosexuels en Iran, etc. ?

Et quid de lâantisémitisme ?

Plus grave encore, le fruit dâun lobbying coordonné par UN Watch â ONG au service de la cause â auprès des groupes africains, entre autres, les persuadant que ce sont les Palestiniens qui veulent monopoliser lâattention avec leurs problèmes et sont indifférents aux autres discriminations.

Pour comprendre ce qui se passe, il faut obstinément déconstruire la massive propagande à lâoeuvre, qui présente lâensemble de lâopération comme lâattaque dâun Sud antisémite, essentiellement arabo-musulman, opposé à la liberté dâexpression, et pour lâessentiel contre la démocratie, qui est évidemment représentée par tous les pays absents. Or, en réalité, câest lâinverse qui sâest passé. Depuis le lendemain de Durban I jusquâà Genève, la conférence contre le racisme a été soumise aux lignes rouges des démocraties du Nord : ne pas condamner Israël et ne pas évoquer la Palestine, quitte même à imposer pour y parvenir quâaucun pays nây soit nommément désigné.

Depuis Durban, huit années ont passé, huit années dâultralibéralisme néoconservateur qui ont imposé lâunilatéralisme comme mode de négociation, la guerre préventive et la recolonisation comme modalité de pacification, laminé les droits civiques, le droit international et les institutions de lâONU, réuni dans lâOtan la nouvelle direction mondiale, provoqué une crise économique mondiale majeure.

Genève est le sinistre reflet de cette période, et de la violence sans merci de la rencontre Nord-Sud contemporaine. Câest la confiscation de cet espace dâexpression des peuples du tiers monde, ceux qui souffrent, jusque dans nos contrées, du racisme et des violations des droits humains. Dans le Forum de la société civile, ceux-là ont demandé que des sanctions de ces violations visent aussi les pays dâaccueil des millions de réfugiés. Mais, au total, lâimposture médiatique de Genève aura consisté à faire croire à un boycott dâIsraël et dâun certain nombre dâÉtats, alors que ceux-ci ont été omniprésents, quâils ont imposé un diktat préalable sur le texte de la déclaration finale, vidant comme une coquille le cadre de travail, et exercé un contrôle permanent à lâintérieur comme à lâextérieur de la conférence.

(1) Alternative information centre-Jérusalem/Bethléem, Association des travailleurs maghrébins de France, Campagne civile pour la protection du peuple palestinien, Collectif des musulmans de France, Fédération des Tunisiens citoyens des deux rives, Union juive française pour la paix.

(2) La Conférence d’examen de Durban, à Genève du 20 au 24 avril 2009, organisée dans le but "d'évaluer les progrès réalisés dans le cadre des objectifs fixés par la Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée", qui s'est tenue à Durban en Afrique du Sud en 2001.

(LDL)

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