Intifada

2ème Intifada : retour à la normale pour beaucoup d'Israéliens

Tamar Hermann* - BITTER LEMONS (extraits) - Jérusalem - Courrier International N° 781 - 20 octobre 2005

Cinq ans après le déclenchement de la deuxième Intifada, l’opinion juive israélienne semble s’accommoder d’une situation ambiguë de ni guerre ni paix. A priori, les Israéliens ont de bonnes raisons de se sentir aujourd’hui moins angoissés qu’il y a trois ans, lorsque prendre le bus équivalait à jouer à la roulette russe.Toutefois, beaucoup d’Israéliens semblent plus indifférents qu’il y a six ans, alors que la paix semblait à portée de main mais qu’il fallait se préparer à la petite révolution psychique nécessaire pour admettre que l’ennemi risquait de devenir un partenaire.

Mon hypothèse est que la société israélienne est façonnée par un modèle culturel qui fait que beaucoup de Juifs israéliens ont vécu le déclenchement de la deuxième Intifada [2000] comme une “expérience de rééducation”, dès lors que le monde leur a semblé enfin se comporter à nouveau comme prévu : les Palestiniens attaquent et les Juifs se défendent.

La société juive israélienne dispose d’un répertoire complet de ressources pratiques et émotionnelles pour affronter des situations de guerre, mais elle se montre désarçonnée lorsque la menace extérieure disparaît. Quand le processus des accords de paix d’Oslo a commencé à produire de l’apaisement, beaucoup d’Israéliens ont confusément ressenti une perte de repères. Alors que ses dirigeants ne l’y avaient jamais préparée et que les souvenirs de la première Intifada [1987-1991] et de la guerre du Golfe [1991] (avec des Palestiniens dansant en soutien à Saddam Hussein) étaient encore frais dans les mémoires, la société israélienne a subi la participation d’Israël à la conférence de Madrid de 1991 comme de l’impuissance face aux pressions américaines.

Ensuite, un beau matin, l’opinion israélienne a appris qu’une “déclaration de principes” était sur le point d’être signée avec les Palestiniens, déclaration “cuisinée” par des personnalités auxquelles peu d’Israéliens faisaient confiance [Shimon Pérès et Yossi Beilin] et signée à la Maison-Blanche par “monsieur Sécurité”, Yitzhak Rabin, dont la gestuelle indiquait qu’il était là contraint et forcé.

Après les vagues d’attentats terroristes d’avril 1994 et du printemps 1996, les années Nétanyahou [élu Premier ministre en 1996], placées sous le slogan “S’ils donnent [la sécurité], ils recevront[des concessions], s’ils ne donnent rien, ils ne recevront rien”, furent plus faciles à digérer par l’opinion dès lors que les négociations s’appuyaient sur le postulat de l’animosité des Palestiniens.

Au terme d’une campagne électorale vantant essentiellement le passé de commando antiterroriste d’Ehoud Barak [1999], l’élection de ce dernier a semblé indiquer la disposition des Israéliens à “donner une chance à la paix” tout en exigeant des garanties maximales de sécurité.

Dans ces conditions, il est évident que le déclenchement de l’Intifada fut tout sauf ressenti comme un “séisme”. Les conceptions et les croyances israéliennes les plus enracinées de l’opinion israélienne quant à la nature meurtrière de la partie adverse furent tout simplement confirmées. Pendant les années d’Oslo, beaucoup d’Israéliens avaient été déchirés entre leur soutien à l’idée de paix et leur scepticisme quant aux intentions des Palestiniens.

En 2000, l’Intifada les a aidés à réduire cette dissonance cognitive en les jetant dans les bras des faucons de la droite. Certes, même aux jours les plus sombres de l’Intifada, une bonne moitié de l’opinion était partisane d’un retour à la table des négociations. Mais, dans le même temps, tous les sondages indiquaient que la majorité des Israéliens conditionnaient ce retour à l’arrêt du terrorisme, s’enfermant ainsi dans l’histoire de l’oeuf et de la poule.

L’Intifada n’a pas amené la majorité des Juifs israéliens à se demander si Israël n’avait pas quelque peu contribué à la rancoeur palestinienne ou si les mesures extrêmes adoptées pour écraser l’insurrection n’avaient pas poussé les Palestiniens à recourir à une tactique encore plus extrême.

On comprend ainsi pourquoi les appels du camp de la paix israélie n’ont eu aucun écho.Avec la dernière vague de terrorisme, qui a aussi été la pire, la société israélienne s’est vue confirmée dans son anormale “normalité” : l’ennemi légendaire est resté l’ennemi, le peuple s’est rassemblé dans la lutte contre la menace extérieure et les bains de sang sont redevenus une routine aussi banale que les accidents de la route.

* Politologue à l’université de Tel-Aviv.
(LDL)

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