Turquie

Pourquoi Israël soutient l'adhésion de la Turquie à l'U.E

Sharon Pardo (Yediot Aharonot) - Courrier Internationa N° 780 - 13 octobre 2005

La question de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne n’est pas sans impact sur Israël. Depuis 1993, les deux pays mènent une politique commune au Moyen-Orient, même si cette romance a des hauts et des bas. L’Etat juif et l’Etat turc ont contracté une alliance forte dans les domaines militaire, sécuritaire, diplomatique, économique et technologique, une alliance d’acier dont n’est pas venue à bout la dernière Intifada.

Il n’est dès lors pas surprenant qu’Israël soutienne ouvertement et chaleureusement la demande d’adhésion de la Turquie. Les dirigeants israéliens espèrent que l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne rapprochera géographiquement l’Europe d’Israël et ouvrira à Israël, le conflit israélo-palestinien une fois résolu, la voie d’une adhésion. Les responsables israéliens pensent que l’adhésion à l’Union européenne d’un pays ami réduira les pressions exercées sur Israël par un bloc politique souvent hostile. Enfin, un mobile non négligeable est qu’un refus européen à l’entrée de la Turquie dans l’UE risque de revigorer le fondamentalisme musulman et d’aggraver l’isolement régional d’Israël.

Toutefois, ces arguments en faveur de l’adhésion turque ont leur revers. La proximité géographique de la Turquie “européenne” risque d’accentuer l’isolement d’Israël dans un Moyen-Orient qui, après la “défection” de la Turquie, sera plus arabe et de moins en moins démocratique. Les responsables israéliens des Affaires étrangères auraient-ils oublié que, même avant le dernier élargissement de l’UE, Israël a dû déployer d’immenses efforts dans les anciens pays d’Europe de l’Est.

Or il n’a pas fallu attendre deux mois d’adhésion à l’UE pour que ces pays épousent la ligne des anciens membres et votent à l’ONU contre Israël dans le dossier de la clôture de séparation. Ne faut-il pas craindre que même la Turquie, si elle devait un jour rejoindre l’UE, rompe l’ancienne alliance avec Israël ?

L’explication est peut-être ailleurs. Si Israël apporte un soutien sans faille à l’adhésion de la Turquie, c’est pour exactement les mêmes raisons que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Ce faisant, on ne fait qu’amplifier les craintes européennes face à des millions d’ouvriers turcs qui risquent de déferler sur le continent et de faire exploser les taux de chômage, face à un Etat de poids égal à l’Allemagne unifiée, mais dont les 71 millions d’habitants musulmans ne gagnent que le tiers du revenu moyen des Européens chrétiens.

Face à ces angoisses, on a plutôt l’impression qu’Israël voit dans la Turquie le cheval de Troie susceptible d’enrayer la construction d’une fédération européenne. Trop de dirigeants israéliens craignent en effet qu’une telle fédération continentale ne finisse par constituer un bloc politique hostile à Israël.

(LDL)

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