Palestine

La Palestine de Jacques Attali

Jacques Attali - Dictionnaire amoureux du judaïsme – Article « Palestine »

Un de mes plus grands souvenirs dans la région aura été de déjeuner à Jérusalem, un jour de 1995, avec Shimon Peres, alors premier ministre d'Israël, un peu après la mort de Yitzhak Rabin; puis, dans l'après-midi, d'avoir pris la route pour Gaza, d'y arriver sans encombre, d'y passer en revue les troupes palestiniennes, un jour de Ramadan, et d'y prendre le repas de rupture de jeune, le Yftar, avec le président de l'OLP de l'époque, Yasser Arafat. Une telle journée fut possible, pendant une très courte période, juste après la mise en oeuvre des accords d'Oslo.

Elle redeviendra possible quand les deux peuples auront admis qu'aucun des deux ne peut survivre sans laisser à l'autre les moyens d'en faire autant, c'est-à-dire de vivre chacun sur des territoires viables, et en coopérant en l'un avec l'autre. Tant de gens ont laissé leur vie pour ce rêve : dont Yitzhak Rabin, premier ministre au moment des accords d'Oslo qu'il a couverts de son autorité; et mon ami Issam Sartaoui, chirurgien palestinien, spécialiste du coeur ayant abandonné une grande carrière aux États-Unis pour consacrer sa vie à la Palestine. Je les ai entendus l'un et l'autre, quelques jours avant leur assassinat, chacun par l'un des leurs, parler de la paix nécessaire en des termes identiques.

La Palestine est une étrange entité dont le sort est intimement mêlé à celui du peuple hébreu : 2000 ans environ avant notre ère, à peu près au moment où apparaît Abraham, un peu plus à l'est, les Cananéens (que la Bible fait descendre de Canaan, le fils de Cham, fils de Loth) s'installèrent le long de la côte méditerranéenne, d’Ugarit à Gaza. Ils se mêlent aux « Philistins » (de l'hébreu Peleshet, « peuple de la mer ») et aux autres tribus sémites (Amorites et Jebuséens). Beaucoup, par conversion, se mêlent aux Hébreux. La terre de Canaan est alors un pays riche : par là passent toutes les caravanes en route vers l'Asie. La région est morcelée en une mosaïque de petites cités-État, sous la tutelle de l'Égypte, où règne alors la XIIème dynastie, dans les archives de laquelle on trouve aussi des textes d'exécration dirigée contre des « rebelles » de cananéens.

Pour la plupart des historiens, c'est à partir de ce mot hébreu qu'un millénaire plus tard les Grecs forgent le mot Palestinaï, utilisé par les Romains. Pour d'autres le mot Palestine viendrait du grec palaistès, qui désigne le « lutteur » (mot qui renvoie peut-être aux « combattant de Dieu », c'est-à-dire à Jacob, autrement dit à... Israël !).

Ainsi, selon que le mot « Palestine » est un mot d'origine hébraïque ou grecque, il désignait la Palestine ou Israël d'aujourd'hui. La généalogie des mots est, encore une fois, d'une redoutable importance géopolitique.

Dix siècles avant notre ère, les philistins et les Hébreux (revenus d'Égypte les armes à la main est désignés alors par les Grecs comme « Phéniciens »), se partagent tant bien que mal une étroite bande sur l'arrivée de la Méditerranée, la plus proche de toute la puissante Mésopotamie. Ils sont alors incroyablement complémentaires : les Philistins et - où les Phéniciens - inventent l'alphabet, les hébreux écrivent le Livre. Les uns sont nomades sur la mer et inventent le commerce; les autres sont nomades sur la terre et inventent la finance.

Une partie de Canaan devient ensuite un royaume hébreu. Puis ce royaume se scinde en deux. Puis la région est occupée par plusieurs envahisseurs simultanés ou consécutifs : Iduméens, Hittites, Grecs Séleucides puis Grecs ptolémaïques. Une partie de la région redevient ensuite un royaume Judéen sous la dynastie hasmodéenne, puis une colonie romaine (qui prend le nom de Palestine au IIe siècle de notre ère) dont sont chassés deux millions de juifs.

Il devient ensuite une colonie perse, parthe puis égyptienne, puis arabe quand naît l'islam. Depuis lors, il n'y a plus jamais eu aucune entité politique indépendante dans la région, hormis le royaume franc des croisés, créée en 1096 à l'issue de combats contre des juifs alliés à des Arabes. En 1244, la région devient partie d'une province d'un empire musulman aux dynasties changeantes, des Fatimides aux Ottomans. Quelques rares juifs et vivent encore, qu'on dénomme désormais « palestiniens » pour les distinguer de ceux qui résident en Babylonie ou en Europe. Et si c'est encore à Sion (Jérusalem) que rêvent de revenir tous les juifs du monde, la situation y est si dangereuse que rares sont ceux qui font le voyage, surtout pour y mourir comme Yehudah Halevy, au XIIe siècle, ou bien s'y faire enterrer comme Gracia Hassani au XVIe siècle, mais très rarement pour y vivre comme un Ramban ou Isaac Luria.

En ce temps, la région reste misérable, quasiment oubliée par l'Empire ottoman. Quelques kabbalistes vivent à Safed, venus parfois de Pologne ou de Russie. Quelques européens la visitent, des églises y protègent leurs lieux saints. Quelques peintres, comme l'Anglais Roberts, en débusquent les ruines. Quelques écrivains, comme Flaubert, la visitent.

En 1850, on dénombre 300 000 musulmans sur tout le territoire de la province ottomane (qui regroupe la Cisjordanie, Gaza et la Jordanie) pour 30 000 juifs.

Personne, parmi les arabes de la région, ne revendique encore son indépendance.

Là revient au jour, chez certains juifs européens, le rêve d'un retour à « Sion » (qui désigne Jérusalem) ou en Palestine (qui désigne la région), voire en Grande Syrie (qui regroupe Liban, Syrie, Israël, Jordanie et Palestine d'aujourd'hui). Ils veulent en faire un refuge pour les juifs russes maltraités. En 1853, après la conquête de la Syrie par Muhammad Ali, le septième comte de Shaftesbury, fervent partisans du retour des juifs en Palestine, écrit au premier ministre anglais Aberdeen une phrase qui sera ensuite prêtée à d'autres et détournée de son sens : « la Grande Syrie est une terre dépourvue de nation, qui a grand besoin d'une nation sans terre. »

En 1880, Léo Pinsker, médecin à Odessa, y installe 30 000 juifs russes, polonais et roumain, ce qui double la population juive de cette province ottomane. En 1883, Emma Lazarus (descendante d'une des familles chassées du Brésil et débarquée du Saint-Charles, à New York, en 1654, poétesse dont quelques vers sont gravés sur le socle de la Statue de la Liberté), écrit que « la Palestine de devrait être le pays des sans-patrie, un but pour les errants, et un asile pour les persécutés d'une nation qui aura cessé de l'être ».

À ce moment émerge aussi la revendication d'une nation arabe pour ce qu'on appelle alors « les Arabes de Terre sainte », le terme « palestinien » étant encore réservé aux juifs. Parmi ces nationalistes palestiniens arabes, beaucoup sont exilés, dont Daoud Barakat, rédacteur en chef de Al-Ahram , le grand quotidien égyptien. En 1914, on ne compte encore que 80 000 juifs pour 500 000 Arabes dans la province.

La première guerre mondiale n'épargne pas la région, devenue le centre des nouvelles convoitises pétrolières. En 1917, les troupes anglaises du général Allenby s'engagent dans une campagne contre l'Empire ottoman, allié des Allemands. Londres comprend que la Palestine, dont comme l'Irak et l'Arabie, où se trouve le pétrole, ne va bientôt plus dépendre des Turcs.

L'idée d'un partage de la Palestine entre un État arabe et à l'État juif devient pour la première fois imaginable. Le 2 novembre 1917, à Londres, au lendemain de l'entrée des troupes du général Allenby à Jérusalem, Lord Balfour, alors ministre des affaires étrangères, reconnaît, dans une lettre à Lord Rothschild , le droit des juifs à « un foyer national » en Palestine.

Le 7 novembre une déclaration franco-britannique précise que « l'objectif recherché par la France et la Grande-Bretagne est […] l'établissement de gouvernements et d'administrations nationaux qui détiendront leur autorité de l'initiative et du choix libre des populations indigènes. ». Les Arabes veulent un État multiconfessionnel qui n'est pas encore identifié comme la « Palestine ».

En 1920 et, les Britanniques reçoivent de la conférence de San Remo, puis de la Société des Nations, le mandat de gérer la Palestine et d'y organiser une « présence juive ». Les conflits entre juifs et Arabes se durcissent. Les massacres se multiplient.

Après la crise économique de 1929 et l’arrivée au pouvoir de Hitler en 1933, les mouvements arabes commencent à s'organiser autour de la revendication d'un État palestinien sans État juif. Quelques juifs allemands, dont Martin Buber, réussissent à fuir le Reich pour la Palestine où vivent à présent 200 000 juifs.

En juin 1937, une commission britannique présidée par Robert Peel propose le partage de la Palestine : un État arabe (on ne dit toujours pas « palestinien ») incluant la Judée, la Samarie, le Néguev et la Transjordanie ; un État juif allant du mont Carmel à Beer Tuvia, avec la vallée de Jezréel, restant sous mandat britannique et permettant d'accéder aux Lieux Saints de « dépôts sacrés de civilisation ». Ben Gourion qui dirige les mouvements sionistes, acceptent le plan. Les dirigeants arabes le rejettent : ils ne veulent pas d'un État juif, même minuscule, même non viable, même en échange de la création d'un État palestinien.

Lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale, les Arabes représentent encore les deux tiers des habitants du territoire sous mandat britannique. Animés par le grand mufti y de Jérusalem (qui demande 941 à Hitler de « régler la question juive dans l'intérêt national et populaire, sur le modèle allemand »), les Arabes se retrouvent dans le même temps que les Allemands alors que les juifs rallient l'armée britannique.

Après la guerre, le plan de 1937 recouvre toute son actualité. En 1947 l'Organisation des Nations unies, à peine créé, veut imposer, au moment où l'Inde et le Pakistan se préparent à l'indépendance, la création en Palestine de deux états, l'un arabe, l'autre juif. Les dirigeants arabes refusent, sans même demander leur avis aux Palestiniens. Après bien des drames dans les deux camps et une guerre qui aurait dû conduire à la destruction de l'État hébreu, 500 000 Arabes palestiniens quittent leur habitat, situé sur le territoire du nouvel État israélien, dont la moitié disent les historiens, sous la pression des Israéliens.

L'équilibre démographique est alors inversé : on compte désormais 700 000 habitants juifs contre 156 000 Arabes sur le territoire d'Israël. Il n'y a presque plus aucun juif dans les Etats arabes voisins. Les Nations Unies demandent alors à Israël de permettre le retour de ces exilés « dans leurs foyers, le plus tôt possible », et une indemnisation pour « tous ceux qui décident de ne pas rentrer ». En 1949, Mahomet Salah el-Din, ministre égyptien et des affaires étrangères, précise ce que ce que cela veut dire : « quand nous demandons le retour des réfugiés arabes en Palestine, nous entendons par là un retour en tant que maîtres et non en tant qu'esclaves. Le but de ce retour est de détruire Israël. ».

Les Arabes palestiniens, - chez qui tant de désespoir se mêle à tant de raffinement, de douceur et d'intelligence, et si proche des juifs par leur destin - sont alors cantonnées, par les pays qui les reçoivent, dans des baraquements de réfugiés avec interdiction d'en sortir. Ils sont convaincus qu'Israël n'a été créé qu'en raison de la Shoah et qu'on leur fait payer les crimes allemands, refusant de voir que, au contraire, la seconde guerre mondiale n'a fait que retarder la création, prévue dès 1937, de deux Etats, l'un arabe, l'autre hébreu.

Ironie du sort : les lieux fondateurs de celui qu'on appelle aujourd'hui le peuple palestinien (Jaffa, Haïfa, Césarée) sont situées sur la côte, là où précisément se sont installés les immigrants juifs à partir du début du XXe siècle; alors que les lieux saints des juifs (Hébron, Bethléem, Jéricho) sont situées dans les territoires où se trouvent, depuis 1948, la plupart des Arabes.

S'ensuivirent d'innombrables guerres, l'occupation en 1967 par Israël des territoires ayant vocation à devenir la Palestine, les accords de camp David en 1974 et d'Oslo en 1990 organisant une reconnaissance réciproque entre Israël, l'Égypte, la Jordanie et la Palestine, les implantations juives sur des terres relevant de ce qui devrait devenir la future Palestine, l'intifada, le terrorisme palestinien, la construction d'un mur de sécurité par Israël...

La région et, en particulier, Israël ne retrouveront pas la paix aussi longtemps que la Palestine ne sera pas constituée en État indépendant pacifique et démocratique sur un périmètre proche de celui des territoires occupés en 1967, moyennant les échanges d'espaces nécessaires pour rendre les deux pays viables et sûrs, avec Jérusalem comme capitale conjointe, ouverte aux uns et aux autres, ou à tout le moins dans un premier temps comme capitale partagée.

Une fois créé cet État palestinien, avec l'accord d'Israël, il faudra tenter d'organiser le droit simultané au retour des juifs dans les pays arabes dont ils ont été chassés, et celui des palestiniens en Israël. Ou, si ces retours, comme c'est probable, se révèlent impossibles, le droit égal, juste et simultanée, des uns et des autres, à indemnisation.

Beaucoup plus tard, une union du Moyen-Orient rassemblera peut-être ces peuples en une confédération, tout comme se sont rassemblés les Européens après tant de conflits qui les ont opposés. Alors seulement Israël et la Palestine pourront espérer en un avenir de paix.

Rien de cela n'aura peut-être jamais lieu. Tant de haines se sont cristallisées, tant de malheurs se sont succédés que la rupture est peut-être devenue irréversible. Une nouvelle fois, comme si souvent depuis 3000 ans, cette région risque de basculer dans le chaos. Nul n'y a pourtant intérêt. À chacun de comprendre que le bonheur de l'autre est de son propre intérêt.

(LDL)

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